En 2025, les salles de cinéma françaises ont enregistré 156,79 millions d'entrées, en recul de 13,6 % par rapport à 2024. C'est le pire résultat depuis 1999, si l'on exclut les années Covid. Gaëtan Bruel, président du CNC, parle d'« une année en demi-teinte, en l'absence de suffisamment de films fédérateurs ». Mais derrière la demi-teinte, une question plus profonde : s'agit-il d'un mauvais cru ou du début d'une mutation structurelle ? L'histoire du cinéma français a déjà traversé deux crises de fréquentation majeures. La troisième est peut-être en cours.
Première crise : la télévision entre dans les foyers (1957-1969)
En 1957, la France comptait 411 millions d'entrées en salles. Dix ans plus tard, en 1969, il n'en restait que 220 millions. La télévision, présente dans moins de 10 % des foyers en 1957, équipait 70 % des ménages en 1969. Le cinéma a perdu près de la moitié de son public en une décennie.
La réponse de l'industrie a été double : création du système de financement par la taxe spéciale additionnelle (TSA) et obligation pour les chaînes de télévision de contribuer au financement de la production cinématographique. Ce modèle, unique au monde, a sauvé le cinéma français. Il repose sur un principe simple : le nouveau média finance l'ancien.
Deuxième crise : VHS, chaînes privées et multiplexes (1982-1992)
La fréquentation est tombée à 120 millions d'entrées au début des années 90 — son plus bas historique. La VHS permettait de voir les films chez soi. Canal+ (1984), La Cinq (1986) et M6 (1987) multipliaient l'offre télévisuelle. Les salles de quartier fermaient les unes après les autres.
La réponse, cette fois, est venue du secteur privé : les multiplexes. Pathé et Gaumont ont transformé l'expérience cinéma — grands écrans, son surround, fauteuils confortables — pour recréer un avantage que le petit écran ne pouvait offrir. La chronologie des médias, instaurée en 1983, a garanti aux salles une exclusivité de plusieurs mois avant la diffusion sur d'autres supports.
Résultat : la fréquentation est remontée au-dessus de 150 millions dans les années 2000, puis a atteint un plateau autour de 200 millions dans les années 2010. L'exception culturelle française avait, une fois de plus, absorbé le choc.
Troisième crise : le streaming et la fin de l'exclusivité (2020-2026)
Le Covid a accéléré un basculement déjà amorcé. En 2020 et 2021, les salles fermées, le public a massivement adopté Netflix, Disney+ et Amazon Prime Video. En 2022, la fréquentation a rebondi (152 millions), puis 2024 a été exceptionnelle grâce à deux phénomènes (« Un p'tit truc en plus » et « Le Comte de Monte-Cristo »). Mais 2025 a ramené la réalité : sans locomotive, la fréquentation chute à 156 millions.
L'hypothèse la plus préoccupante est celle du nouveau plateau : la fréquentation se serait stabilisée 20 à 25 % en dessous du niveau pré-Covid, non pas à cause d'un déficit de films, mais parce qu'une partie du public a définitivement basculé vers l'abonnement vidéo à la demande.
Ce qui distingue cette troisième crise des deux précédentes, c'est que le concurrent ne se contente plus de diffuser les films après la salle. Il les produit. Netflix investit 17 milliards de dollars par an en contenu. En France, la plateforme prévoit 24 productions françaises en 2026. Le streaming n'est plus un débouché secondaire du cinéma : il est un circuit parallèle qui capte les créateurs, les budgets et le public.
Le séisme Warner Bros : quand Netflix veut tout
En décembre 2025, Netflix a annoncé une offre de 83 milliards de dollars pour racheter Warner Bros Discovery — le studio derrière Harry Potter, Batman et HBO. L'opération, la plus grande de l'histoire du divertissement, a été finalement devancée par Paramount-Skydance avec une offre de 110,9 milliards de dollars. Le vote des actionnaires est prévu le 23 avril.
Quel que soit l'acheteur, le signal est le même : les studios historiques, ceux qui alimentaient les salles en blockbusters, sont désormais des actifs à racheter par les plateformes. Le modèle dans lequel un film était d'abord conçu pour la salle, puis rentabilisé en vidéo et télévision, s'inverse. Le film est d'abord conçu pour l'abonnement, et la salle devient un canal promotionnel.
La chronologie des médias : dernier rempart ou relique ?
La chronologie des médias française impose un délai de 15 mois entre la sortie en salle et la diffusion sur les plateformes SVOD non signataires. Netflix demande une réduction à 12 mois. C'est un bras de fer récurrent, mais le rapport de force a changé.
En 2015, quand Netflix est arrivé en France, la plateforme comptait 5 millions d'abonnés dans le pays. En 2026, elle en compte plus de 13 millions. Elle finance désormais 24 productions françaises par an et contribue au financement de la création française via la taxe plateforme. Le paradoxe : Netflix est à la fois le principal concurrent des salles et l'un des financeurs du cinéma français.
Ce que l'histoire enseigne
Les deux premières crises ont un point commun : le cinéma français a survécu en obligeant le nouveau média à financer l'ancien. La télévision a été contrainte de coproduire des films. Canal+ est devenu le premier investisseur du cinéma français. Les multiplexes ont transformé la salle en expérience.
La troisième crise pose une question différente : le modèle « le nouveau finance l'ancien » fonctionne-t-il quand le nouveau média est une entreprise américaine de 300 milliards de dollars de capitalisation, présente dans 190 pays, et qui produit ses propres films ? Netflix n'est pas Canal+ : on ne peut pas le contraindre de la même manière.
Le président du CNC met en avant « la pertinence de notre modèle sur le long terme : un réseau de salles d'une densité incomparable qui permet à une grande diversité de films de toucher tous les publics ». De fait, le cinéma français reste le premier marché européen avec 156 millions d'entrées (contre 85 millions en Allemagne, 67 millions en Italie, 65 millions en Espagne). La part de marché des films français (37,7 % en 2025) est l'une des plus élevées au monde. Mais ces chiffres mesurent une position relative, pas une tendance. Et la tendance est à la baisse.
Ce qui vient
Le calendrier 2026 offre des raisons d'espérer : Super Mario Galaxy en avril, « La Bataille de Gaulle » (Pathé) en juin, « L'Odyssée » de Christopher Nolan en juillet, puis Spider-Man, Minions, Astérix, Dune et Avengers en fin d'année. Gaëtan Bruel veut y croire : « L'année 2026 s'annonce très riche en propositions. » Si la fréquentation remonte, l'hypothèse du mauvais cru sera confirmée. Si elle stagne malgré ces locomotives, c'est le plateau bas qui l'emportera.
Parallèlement, la guerre en Iran et la flambée de l'énergie affectent déjà le tourisme culturel en France : les industries culturelles dans leur ensemble subissent la pression des coûts. Les exploitants de salles, dont la facture énergétique a augmenté de 40 % depuis 2022, n'ont pas les marges pour innover.
La vraie question n'est pas de savoir si les Français arrêteront d'aller au cinéma. C'est de savoir si le modèle qui finance la création française — le seul qui produit des films que Netflix ne ferait pas — survivra à la troisième vague. Les deux premières fois, la France a trouvé une parade. La troisième reste à inventer.








