Derrière des vitres fumées, au fond d'une galerie marchande de Saint-Cloud, des apprentis croupiers ont répété pendant quatorze semaines les mêmes gestes sur des tables de poker et de punto banco. Le 12 mai, leur promotion a rejoint le cœur de Paris : le plus grand club de jeux de la capitale a ouvert près des Champs-Élysées, sur quatre étages et 5 000 mètres carrés. L'enseigne a depuis changé de nom — Partouche Pasino Club, et non plus « Casino Club » : le mot est interdit à Paris. Mais le régime, lui, est devenu permanent : l'expérimentation parisienne engagée en 2017 a été gravée dans la loi de finances 2026 et validée par le Conseil constitutionnel.
Qu'est-ce qu'un club de jeux, et d'où vient ce statut ?
Un club de jeux est un établissement de jeux d'argent ouvert au public, sous un statut propre, implanté uniquement à Paris. Le dispositif a été créé en 2017 pour tourner la page des cercles de jeux historiques de la capitale — le Cercle Wagram, l'Aviation Club de France —, ces associations loi 1901 fermées les unes après les autres au fil des années 2010, quand la brigade des jeux et Tracfin y avaient repéré des circuits de blanchiment liés au grand banditisme.
Le club tranche avec le cercle disparu : c'est une société commerciale, pas une association ; sa comptabilité est contrôlée ; son ouverture suppose une autorisation préfectorale individuelle, et chaque croupier doit recevoir l'agrément du ministère de l'Intérieur. Il se distingue aussi du casino classique, réservé aux stations balnéaires, thermales ou climatiques : contrairement aux casinos, les clubs de jeux n'ont pas de machines à sous.
Ce qu'on peut y jouer — et la roulette annoncée
Au programme des tables : jeux de cartes, poker, craps, blackjack, punto banco. La roulette doit suivre « dans l'année », assure à l'AFP Fabrice Paire, président du directoire du groupe Partouche — « c'est ce que nous dit le ministère de l'Intérieur ». Avec son arrivée, le groupe espère capter « la clientèle touristique, les étrangers qui viennent dans des grands hôtels parisiens » ; un étage « plus feutré », avec « tenue correcte exigée », visera les joueurs de grande envergure, et l'établissement pourra accueillir des tournois de poker internationaux.
Le métier qui va avec ne s'improvise pas. Pour sa promotion d'ouverture, l'école « All'In Casino Experts » de Saint-Cloud a reçu 550 candidatures via France Travail pour une soixantaine de places — un afflux qui tranche avec le procès en désamour du travail régulièrement instruit. Casier judiciaire vierge exigé, « beaucoup de rigueur », de nouvelles tables de multiplication — celles de 35 et de 17, pour la roulette — et des gestes contre-nature : « on ne mélange pas les cartes comme à la maison », résume le directeur du club, Giovanni Bulzomi. À la sortie, 45 croupiers embauchés, en tenue noir et blanc, pour un salaire brut d'environ 2 000 euros auxquels s'ajoutent pourboires et heures supplémentaires.
De l'expérimentation à la loi
Le législateur de 2017 n'avait prévu qu'un dispositif temporaire, prolongé à plusieurs reprises. La loi de finances pour 2026 l'a pérennisé, et le 19 février 2026, le Conseil constitutionnel a validé la mesure (décision n° 2026-901 DC), en écartant les deux griefs soulevés : le rattachement à une loi de finances — jugé justifié par le lien entre l'activité des clubs et les recettes publiques — et le reproche de procédure, tiré notamment de l'absence du rapport d'évaluation prévu en 2017. Après neuf ans d'expérimentation et de prolongations successives, l'incertitude juridique est levée ; restent les décrets d'application, qui fixent les conditions concrètes du régime définitif.
Huit clubs, un géant — et un mot interdit
Sept clubs de jeux fonctionnaient déjà à Paris au moment de la pérennisation ; l'ouverture du club de Partouche porte leur nombre à huit. Le nouveau venu voit grand : ouvert de midi à 6 heures du lendemain, fort de 250 emplois au total, il vise plus de 30 millions d'euros de produit brut des jeux par an — les mises des joueurs moins leurs gains —, le seuil qu'atteignent aujourd'hui les plus gros clubs de la capitale.
Un détail juridique aura résisté à l'ambition : à Paris, où les casinos restent interdits, l'enseigne ne pouvait pas s'appeler « Casino Club ». Rebaptisé Partouche Pasino Club quelques semaines après l'ouverture, l'établissement dit désormais son statut jusque dans son nom. On peut y jouer comme au casino, en toute légalité — à condition, pour la maison, de ne pas écrire le mot sur la façade.











