Sécurité renforcée à l'entrée du palais. Lundi 18 mai 2026, devant la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille, spécialisée dans le crime organisé, Félix Bingui comparaît détenu. Sweat-shirt noir, crâne rasé, carrure de boxeur. À 35 ans, celui qui se fait appeler « Le Chat » ou « Féfé » nie en bloc être le chef du clan Yoda. Treize inscriptions à son casier judiciaire, dont six prononcées par un tribunal pour enfants. Une dernière condamnation par défaut, en octobre 2024, à six ans de prison pour trafic de drogue — alors qu'il était incarcéré au Maroc. Et désormais, pour les faits jugés à Marseille, une peine encourue de vingt ans de prison, ce qui est rare en correctionnelle.
Lundi 18 mai : l'ouverture d'un procès attendu depuis l'extradition
Félix Bingui a été extradé du Maroc en janvier 2025, après plusieurs mois d'incarcération à Casablanca. À son arrivée, le ministre de la Justice avait salué la remise de « l'un des plus gros narcotrafiquants français ». Le procès, prévu jusqu'au 5 juin 2026, va juger Bingui aux côtés de 19 coprévenus — dont 14 sous contrôle judiciaire, deux femmes, et deux toujours en fuite, frappés par un mandat d'arrêt. Trois prévenus comparaissent détenus, Bingui inclus.
Les faits jugés couvrent une période courte mais intense : août 2021 — juin 2023. Pendant deux ans, les enquêteurs de l'Office antistupéfiants (Ofast) de Marseille ont surveillé, écouté, suivi les prévenus, tous membres présumés du clan Yoda, accusés de gérer plusieurs points de vente des quartiers Nord. Principalement « La Fontaine », situé à l'entrée de la cité de la Paternelle, dans le 14e arrondissement — l'un des plus juteux points de deal de la ville à cette période.
Qui est Félix Bingui, alias « Le Chat »
Père de trois enfants, Bingui dit avoir quitté la France en 2021 pour s'installer à Marbella, en Espagne, avec femme et enfant. Puis, six mois plus tard, il s'envole pour Dubaï — où il bénéficie du statut de résident. Devant le tribunal, il affirme y avoir « travaillé dans une conciergerie », et vivre de ses « économies » : une activité de revente de voitures achetées en Suisse, menée pendant ses cinq années de prison précédentes — « avec mon téléphone portable », a-t-il précisé à la présidente du tribunal qui s'en étonnait. À cela s'ajouteraient, selon lui, des talents dans les paris sportifs.

« J'ai commencé minot à avoir de mauvaises fréquentations, mais après, j'ai fait des efforts », a-t-il déclaré. La défense met en avant la lassitude d'une vie discrète à Dubaï entrecoupée de visites à ses enfants. Le parquet, lui, voit dans cette mobilité géographique l'architecture d'un trafic « particulièrement organisé », avec un « cercle restreint de proches » sur lesquels Bingui s'appuyait. Le procès évoquera aussi le train de vie somptuaire — Vuitton, Hermès, Louboutin, classe affaires, hôtels de luxe — pour des prévenus qui ne déclaraient, pour la plupart, aucun revenu.
La Fontaine, Paternelle, A7 : la géographie d'une économie parallèle
La cité de la Paternelle compte à peine 700 habitants. Sa caractéristique : un accès direct à l'autoroute A7, qui en a fait pendant des années un nœud stratégique du trafic. Le point de deal « La Fontaine », à son entrée, brassait selon les enquêteurs des sommes considérables. Appartements « nourrices » servant à stocker armes ou drogues, lignes téléphoniques dédiées aux ventes, communications cryptées : le dispositif décrit dans l'enquête est celui d'une organisation criminelle structurée.
Bingui, lui, est présenté comme alternant séjours à l'étranger et passages à Marseille. Il bénéficierait d'une villa à Dubaï, achetée sur plan pour deux millions d'euros, dont l'existence lui est imputée — il la nie. Plusieurs voyages entre Émirats, Espagne et Marseille auraient ponctué la période sous enquête. Il les attribue, devant le tribunal, à la nécessité de voir ses enfants et aux obligations de sa conditionnelle.
Clan Yoda contre DZ Mafia : 49 narchomicides en 2023
Le nom « Yoda » vient du maître Jedi de la saga Star Wars. Le clan, structuré autour de Bingui et de ses proches, contrôle les points de deal des quartiers Nord jusqu'au début 2023. La rupture se joue cette année-là, lorsqu'un groupe rival, qui prendra le nom de DZ Mafia, conteste le contrôle de la cité de la Paternelle.
La guerre est brève et meurtrière. Marseille enregistre en 2023 un record de 49 narchomicides — dont 35 directement liés à la rivalité Yoda / DZ Mafia, selon les comptes des enquêteurs. Le clan Yoda est défait. La DZ Mafia s'installe durablement sur les principaux points de deal des quartiers Nord, et étend son emprise à Lyon, Grenoble, Rennes ou Alès — autant de villes où des arrestations massives ont eu lieu depuis. À Marseille, le rapport de forces s'est inversé : c'est désormais Bingui qui est jugé, pendant que la DZ Mafia rivalise dans les enquêtes en cours.
La défense Ohayon et l'ombre de l'affaire « Trident »
L'avocat de Bingui, Maître Philippe Ohayon, joue ouvertement la mise en cause du dossier d'accusation. À la presse, il a affirmé qu'« il n'y a pas grand-chose dans ce dossier ». Il a demandé au tribunal d'auditionner trois policiers de l'Ofast Marseille — mis en examen dans l'affaire dite « Trident », qui porte sur des dérives présumées du service — et qui auraient, selon lui, réalisé « 80 % des actes d'investigation » de l'enquête sur Bingui.
« Ce trio d'enquêteurs s'est montré prêt à tout pour faire tomber un trafiquant, au point de risquer leur carrière, leur vie. Ont-ils fait de même pour Bingui ? », s'est-il interrogé. Le tribunal a joint cette demande au fond, refusant les auditions en cours d'audience. La défense met en garde contre un « scandale judiciaire potentiel » et rappelle que son client encourt jusqu'à vingt ans de prison.
Notre lecture
Le procès Bingui est moins celui d'un homme que celui d'une bascule. Pendant des années, la criminalité organisée marseillaise s'est structurée autour de clans relativement étanches et géographiquement ancrés. La guerre 2023 a fait éclater ce modèle : la DZ Mafia, plus mobile, mieux internationalisée, a absorbé une part du territoire jusque-là tenue par les Yoda. Juger Bingui aujourd'hui, c'est juger un système criminel qui n'existe quasiment plus sous sa forme antérieure — ce qui rend l'audience à la fois historique et déjà partiellement obsolète.
L'autre ligne de fracture, c'est l'enquête. La mise en examen de trois policiers de l'Ofast dans l'affaire Trident plane sur le dossier sans en être formellement partie. Si la défense parvient à faire admettre que les actes d'investigation contestés vident d'une partie de leur force les preuves accumulées, le procès pourrait sortir de son scénario écrit. À vingt ans de prison encourus, l'enjeu est rare en correctionnelle.
Ce qu'on regarde maintenant
- L'évolution de la défense Ohayon sur la nullité possible d'une partie des actes d'enquête (affaire Trident).
- Les témoignages d'enquêteurs Ofast et la confrontation avec les déclarations de Bingui sur son train de vie à Dubaï.
- Le réquisitoire du parquet (fin mai-début juin) et la peine effectivement requise contre Bingui.
- Le délibéré attendu après le 5 juin 2026, et un éventuel appel devant la cour d'appel d'Aix-en-Provence.
- Les procès parallèles visant des responsables présumés de la DZ Mafia à Marseille, Lyon, Rennes ou Alès, dont les calendriers s'enchaînent en 2026-2027.











