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Procès Félix Bingui à Marseille :
la chute du clan Yoda face à la DZ Mafia

Jugé comme le chef « incontestable » du clan Yoda, Félix Bingui a été condamné à douze ans de prison pour le trafic de la cité de la Paternelle. Derrière l'audience, la guerre qui a remodelé le narcotrafic marseillais au profit de la DZ Mafia — et une enquête bousculée par l'affaire Trident.

Mis à jour le mardi 7 juillet 2026 — 16h33
5 min
Le palais de justice de Marseille
Le palais de justice de Marseille (photo d'archives).© AFP / Gabriel BOUYS

Douze ans de prison, 200 000 euros d'amende, un appartement confisqué à Dubaï. Le 5 juin, la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille, spécialisée dans le crime organisé, a condamné Félix Bingui, 35 ans, le reconnaissant coupable de trafic de stupéfiants, d'association de malfaiteurs et de blanchiment, en récidive, à la tête du clan Yoda. Trois semaines plus tôt, crâne rasé, sweat-shirt noir, carrure de boxeur, celui qui se fait appeler « Le Chat » ou « Féfé » avait ouvert son procès sous haute sécurité en niant « avoir quoi que ce soit à voir » avec le trafic. Le tribunal n'a suivi ni sa défense, ni tout à fait l'accusation.

Le parquet avait requis seize ans de prison, 500 000 euros d'amende et une période de sûreté des deux tiers : le tribunal est resté en deçà et a écarté la période de sûreté. Autour du chef condamné, les peines dessinent la hiérarchie retenue par les juges : neuf ans pour son bras droit présumé, Mohamed Hussein Saleh, huit ans pour un prévenu en fuite, des peines allant jusqu'à six ans pour la plupart des autres — et quatre relaxes parmi les dix-neuf coprévenus. Les condamnés peuvent faire appel devant la cour d'appel d'Aix-en-Provence.

Un chef « incontestable » qui niait tout

Treize inscriptions au casier judiciaire, dont six prononcées par un tribunal pour enfants ; une dernière condamnation par défaut, en octobre 2024, à six ans de prison pour trafic de drogue, alors qu'il était incarcéré au Maroc. Extradé de Casablanca en janvier 2025 — le ministre de la Justice avait alors salué la remise de « l'un des plus gros narcotrafiquants français » —, Félix Bingui a passé l'audience à dérouler une autre vie : « J'ai commencé minot à avoir de mauvaises fréquentations, mais après, j'ai fait des efforts. » Parti en 2021 pour Marbella avec femme et enfant, installé six mois plus tard à Dubaï pour « travailler dans une conciergerie », il disait vivre de ses « économies » : une activité de revente de voitures achetées en Suisse, menée pendant ses cinq années de prison — « avec mon téléphone portable », a-t-il répondu à la présidente qui s'en étonnait —, complétée par des talents revendiqués aux paris sportifs. Les enquêteurs lui imputaient notamment une villa achetée sur plan pour deux millions d'euros à Dubaï, ce qu'il a nié.

L'accusation décrivait tout autre chose : un réseau « particulièrement organisé », piloté par « un cercle restreint de proches », autour du point de deal « La Fontaine », à l'entrée de la cité de la Paternelle, dans le 14e arrondissement — l'un des plus juteux de la ville. Sept cents habitants, un accès direct à l'autoroute A7 : la géographie a fait de cette petite cité un nœud du trafic. Appartements « nourrices » pour stocker armes et drogue, lignes téléphoniques dédiées aux ventes, communications cryptées : pendant deux ans, d'août 2021 à juin 2023, les enquêteurs de l'Office antistupéfiants ont surveillé, écouté, suivi les prévenus — dont la plupart ne déclaraient aucun revenu, mais voyageaient en classe affaires et multipliaient les achats chez Vuitton, Hermès ou Louboutin.

Yoda contre DZ Mafia : la guerre qui a tout changé

Le clan — baptisé d'après le maître Jedi de Star Wars — a contrôlé les points de deal des quartiers Nord jusqu'au début de 2023, quand un groupe rival, bientôt connu sous le nom de DZ Mafia, a contesté la Paternelle. La guerre a été brève et meurtrière : Marseille a enregistré cette année-là un record de 49 narchomicides, dont 35 directement liés à cette rivalité selon les enquêteurs. Le clan Yoda en est sorti défait. La DZ Mafia s'est installée sur les principaux points de deal et a étendu son emprise à Lyon, Grenoble, Rennes ou Alès, où des vagues d'arrestations se sont succédé — cette diffusion de la violence jusque dans des villes moyennes longtemps épargnées est devenue l'un des marqueurs du narcotrafic français.

Le procès Bingui aura donc été moins celui d'un homme que celui d'une bascule : la criminalité organisée marseillaise, longtemps structurée en clans étanches et ancrés dans leurs cités, a laissé place à une organisation plus mobile et mieux internationalisée. Juger le chef des Yoda, c'était juger un système qui n'existe déjà plus sous sa forme d'avant-guerre.

L'ombre de l'affaire Trident

L'avocat de Félix Bingui, Philippe Ohayon, le 18 mai 2026 au palais de justice de Marseille
L'avocat de Félix Bingui, Philippe Ohayon, le 18 mai 2026 au palais de justice de Marseille AFP / Gabriel BOUYS

La défense avait choisi d'attaquer le dossier lui-même. « Il n'y a pas grand-chose dans ce dossier », affirmait Me Philippe Ohayon, qui réclamait l'audition de trois policiers de l'Ofast de Marseille, mis en examen dans l'affaire dite « Trident », portant sur des dérives présumées du service — des enquêteurs à l'origine, selon lui, de « 80 % des actes d'investigation » visant son client. « Ce trio d'enquêteurs s'est montré prêt à tout pour faire tomber » un trafiquant, « au point de risquer leur carrière, leur vie. Ont-ils fait de même pour Bingui ? », interrogeait l'avocat, mettant en garde contre un « scandale judiciaire potentiel ». Le tribunal, qui avait joint la demande au fond et refusé les auditions en cours d'audience, ne l'a pas suivi. L'argument, lui, resservira sans doute si la défense porte le dossier en appel.

La guerre de 2023 a laissé un vainqueur, la DZ Mafia — dont des chefs présumés, réfugiés à l'étranger, sont désormais au cœur de la coopération judiciaire relancée entre Paris et Alger. Le clan Yoda a ses condamnés ; son tombeur attend encore ses juges.

L'essentiel

  • Le tribunal correctionnel de Marseille a condamné Félix Bingui à douze ans de prison, 200 000 euros d'amende et la confiscation d'un appartement à Dubaï ; le parquet avait requis seize ans. Son bras droit présumé a écopé de neuf ans, et le tribunal a prononcé quatre relaxes.
  • Le clan Yoda contrôlait le point de deal « La Fontaine », à la cité de la Paternelle, avant d'être défait en 2023 par la DZ Mafia — l'année d'un record de 49 narchomicides à Marseille, dont 35 liés à cette rivalité selon les enquêteurs.
  • La défense a agité l'affaire Trident — trois policiers de l'Ofast mis en examen, à l'origine selon elle de « 80 % des actes d'investigation » ; le tribunal ne l'a pas suivie, et l'appel devant la cour d'Aix-en-Provence demeure possible.

Thomas Renaud

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