Ils sont partis en quelques heures, par la route ou par la mer, et beaucoup ignorent encore ce qu'ils retrouveront. Depuis mercredi soir, plus de 140 000 personnes ont quitté leur domicile en Gironde et dans les Landes à cause des incendies : 110 000 dans le premier département, 31 000 dans le second, selon un décompte du ministère de l'Intérieur arrêté avant l'ordre donné, samedi, à sept communes supplémentaires aux portes de Bordeaux. C'est l'une des plus vastes opérations de ce type jamais menées en France. À ce stade, une centaine de bâtiments avaient brûlé en Gironde et cent dix à cent vingt dans les Landes, selon les deux préfectures.
Par l'unique route et par la mer
Au Cap-Ferret, l'ordre est tombé vendredi matin : la presqu'île et ses 40 000 habitants estivaux devaient être évacués en totalité. Une seule route en sort. Le reste s'est fait par bateau, en traversant le bassin d'Arcachon — un scénario que les autorités avaient préparé et répété l'an passé. Dès le milieu de la matinée, plus de 400 personnes avaient accosté à la jetée d'Arcachon.
« Tout a été géré de façon fluide », raconte David Lafforgue, commerçant du Cap-Ferret et élu de la commune, qui a fait partir sa famille de nuit. « Les valises étaient prêtes, les gens étaient calmes. » Ailleurs, le départ a été plus laborieux. Tout au long de la rive nord du bassin, la route n'était plus qu'un long bouchon de voitures à l'arrêt, de Lège-Cap-Ferret jusqu'à Audenge, a constaté une journaliste de l'AFP. Bison Futé a fini par appeler les automobilistes à éviter purement et simplement le département, un samedi de grands départs classé rouge à l'échelle nationale.

Les communes du nord du bassin — Sainte-Hélène, Salaunes, Lanton, Audenge — ont été vidées les unes après les autres. L'agence régionale de santé a déclenché le plan blanc en Gironde et dans les Landes : des Ehpad et des établissements de santé ont dû être évacués à leur tour, avec leurs résidents et leurs patients. Dans cette zone très touristique, plus de 10 000 vacanciers avaient déjà été tirés de huit campings et centres de vacances dans les premiers jours. Pour ceux dont le séjour s'est arrêté net, des recours existent.
Dans un hangar, on attend des nouvelles de la maison
À Bordeaux, la métropole a ouvert un centre d'accueil au parc des expositions. Dans un immense hangar, quelques dizaines de bénévoles installent des lits et reçoivent les arrivants. Ils étaient environ 3 500 dans la matinée de samedi, venus du bassin d'Arcachon et des communes proches de la ville. Le premier hall a affiché complet ; un deuxième a été ouvert. Des personnes âgées sont arrivées en autocar, des vacanciers au séjour brutalement interrompu ont passé la nuit sur des lits de camp, des matelas gonflables ou des tapis de sol, et certains ont dormi par terre, faute de lits.

Assis sur son lit de camp, Frédéric Tavitian, 70 ans, raconte les quatre heures qu'il a fallu pour parcourir la cinquantaine de kilomètres qui le séparait de Bordeaux. « À quinze heures, on nous a dit, il faut évacuer. On a vu des colonnes de fumée, comme un volcan qui allait exploser. Et on est partis. » Puis, sans se plaindre : « C'est vraiment la galère. C'est comme ça. Il faut faire avec. » Dehors, assise sur une chaise, Sophie Gapinski, professeure de 54 ans qui habite Pessac, « espère que rien n'a été touché » et que « cet incendie va passer ». Le lieutenant-colonel David Annotel, de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, prévient de son côté que « les capacités d'évacuation commencent à être très largement occupées » et que des dispositifs seront mis en place en complément.
Ce sont désormais des habitants de l'agglomération elle-même qui prennent le même chemin. Dans la nuit de vendredi à samedi, FR-Alert a sonné sur les téléphones de Saint-Aubin-de-Médoc, Saint-Médard-en-Jalles, Martignas-sur-Jalle et Saint-Jean-d'Illac, puis du Haillan et des quartiers situés au-delà de la rocade à Eysines et à Mérignac. À elles seules, ces communes comptent plus de 170 000 habitants ; toutes ne sont pas concernées en totalité, mais la consigne de la préfète, Sophie Brocas, est la même pour tous : quitter immédiatement les lieux en suivant les itinéraires indiqués, sans encombrer les routes. Le centre du parc des expositions est le point de rassemblement.
« On a fait quatre heures de route, il y avait des bouchons partout », s'exclame Chantal Espeleta, 79 ans. Elle habite Andernos-les-Bains, à une cinquantaine de kilomètres. Plusieurs sont arrivés avec leurs animaux. Caroline Larrode, 49 ans, a quitté précipitamment sa maison de Saumos vendredi, sur ordre des gendarmes, avec Nénette, Poupette et Tina, ses trois chats. « On n'avait personne pour nous loger. » C'est de cette commune, au nord du bassin, que l'incendie est parti mercredi — provoqué, selon le procureur de Bordeaux, par l'emploi d'une machine de débroussaillage — avant de progresser dans une forêt de pins dense.
Dans le gymnase d'Andernos, Maria Lalanne, 90 ans, évacuée de Lège-Cap-Ferret, a laissé derrière elle son appareil auditif et ses lunettes. « Je ne sais pas combien de temps ça va durer. Je ne sais pas comment est ma maison, si ma maison a brûlé... » C'est la phrase qui revient d'un hébergement à l'autre : personne ne sait. La préfecture demande de ne pas revenir dans les zones évacuées sans autorisation, et les secours font valoir de leur côté « 2 000 maisons sauvées » par leur action. Quarante-deux sapeurs-pompiers ont été blessés, dont neuf évacués, tous en urgence relative.
Dans les Landes, commune après commune
Au sud du bassin, le scénario s'est répété à un jour d'intervalle. Le feu parti près de Biscarrosse jeudi après-midi, déclenché par l'incendie accidentel d'un véhicule, a fait évacuer le bourg de Biscarrosse et ses 18 000 habitants, puis les 8 000 de Parentis-en-Born, puis les 5 000 de Sanguinet. En comptant les occupants de deux campings, environ 36 000 personnes sont concernées. Le préfet des Landes décrit un incendie « très soudain, très violent, très rapide ».
Au camping Le Spot, au Cap-Ferret, on n'entendait plus vendredi à la mi-journée que le bruit des cigales. Sur les tables restaient des bouteilles de sirop et des paquets de chips entamés, une porte de caravane ouverte. À l'embarcadère, Cécile Maumy s'est retournée une dernière fois vers la presqu'île vidée : « Il n'y a pas un chat, on dirait le Covid, c'est fou. »











