« Nous ne pouvons pas suspendre toutes les décisions jusqu'en 2027. » La phrase, lâchée dans un long entretien à Paris Match réalisé vendredi et mis en ligne mercredi, tient lieu de programme. Sébastien Lecornu y promet un budget adopté « dans l'hiver », porteur de « réformes structurelles, même modestes » — et il le promet le jour même où l'Assemblée nationale ferme ses portes pour deux mois, au terme d'une session qui a laissé sa coalition à vif. À l'horizon : une élection présidentielle en mai, et des comptes publics qui ne laissent guère de marges.
Après dix mois à Matignon, le chef du gouvernement dit vouloir « rendre des comptes ». Son diagnostic ne s'embarrasse pas de précautions : le niveau de la dette et du déficit est « préoccupant, grave même », « parce qu'il limite notre liberté d'action et nous place en situation de vulnérabilité ». Les objectifs de déficit fixés pour 2026 et 2027 sont-ils encore tenables ? Il se dit « pas très optimiste ». Un facteur nouveau alourdit l'équation : « La guerre en Iran et ses conséquences sur les prix de l'énergie (...) pèsent considérablement sur 2026. Sans oublier le surcoût de l'activité de nos forces armées dans le Golfe. » Autour du détroit d'Ormuz, le baril de Brent a justement repassé les 95 dollars mercredi, une première depuis près de six semaines.
Un déficit encore à 5,1 % du PIB
Les chiffres donnent la mesure de l'exercice. En 2025, le déficit public a atteint 152,5 milliards d'euros, soit 5,1 % du produit intérieur brut, selon l'Insee — plus de 400 millions d'euros de dépenses non financées chaque jour. C'est mieux qu'en 2024, où il avait atteint 169,1 milliards (5,8 % du PIB), mais la France affiche toujours le deuxième déficit le plus lourd de la zone euro, derrière la Belgique. La dette publique, elle, frôle les 116 % du PIB, un niveau qui nourrit des interrogations récurrentes sur la soutenabilité de la trajectoire française.
La charge de la dette — les seuls intérêts — devrait représenter 64 milliards d'euros en 2026, selon le ministre de l'Économie Roland Lescure : environ 175 millions d'euros par jour, avant de financer le moindre service public. L'année en cours a d'ailleurs déjà dérapé. Début juillet, le même Roland Lescure reconnaissait que la cible de 5 % de déficit pour 2026 serait « difficile à atteindre », quelques jours après que le comité d'alerte des finances publiques a ramené la prévision de croissance à 0,7 % et raboté neuf milliards d'euros en cours d'année. Pour 2027, prévient Sébastien Lecornu, « beaucoup dépendra de notre capacité à mettre en œuvre » des réformes.
L'engagement européen borne le tout. Sous le coup d'une procédure de déficit excessif, la France a promis à Bruxelles, dans son plan budgétaire 2025-2029, de repasser sous le plafond des 3 % de déficit en 2029. Ce plan visait 4,6 % de déficit dès 2026 et 4 % en 2027 ; la loi de finances a finalement retenu 5 % pour cette année — et même ce chiffre vacille. Chaque année de glissement rend la marche suivante plus haute.

Médicaments, niches fiscales : les pistes posées sur la table
Que contiendrait ce budget d'hiver ? Le Premier ministre revendique « la stabilité fiscale » — pas de nouvel impôt affiché —, mais n'exclut pas « d'interroger l'efficacité de certaines niches fiscales et de lutter contre la fraude ». Côté dépenses, il propose de « diminuer » le remboursement des médicaments n'apportant qu'un « bénéfice thérapeutique faible ». Et il envisage de « demander un effort à ceux qui achètent plus de 50 boîtes de médicaments par an ou vont plus de 25 fois chez le médecin par an, tout en protégeant les plus fragiles socialement ».
Ces deux seuils ne sortent pas de nulle part. Chaque boîte de médicaments donne aujourd'hui lieu à une franchise de 1 euro, plafonnée à 50 euros par an ; chaque consultation, à une participation forfaitaire de 2 euros, plafonnée à 25 actes — 50 euros là aussi —, selon l'Assurance maladie. Cinquante boîtes, vingt-cinq consultations : les niveaux cités par Sébastien Lecornu correspondent très exactement au point où ces compteurs s'arrêtent aujourd'hui — au-delà, l'assuré ne débourse plus rien à ce titre. La forme que prendrait ce nouvel « effort » n'est pas précisée ; ces mesures relèveraient du budget de la Sécurité sociale, examiné à l'automne en parallèle de celui de l'État.
Deux autres pistes complètent le tableau. Un « bonus-malus budgétaire entre les ministères », pour pousser les administrations « à investir dans le numérique et l'intelligence artificielle ». Et un verdissement du fonds de compensation de la TVA (FCTVA), qui reverse environ six milliards d'euros par an aux collectivités locales — le principal soutien de l'État à leur investissement —, afin d'y valoriser les dépenses d'adaptation au changement climatique. Une réponse, en creux, aux oppositions qui avaient ciblé la politique climatique du gouvernement lors de la dernière canicule.
Un budget sans majorité, mode d'emploi
Il faudra ensuite le faire voter, et c'est là que la promesse se corse. La session qui s'achève laisse un bilan à double lecture. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, se félicitait dimanche dans le JDD de « plus de 42 textes » promulgués en un an ; six textes ont encore été définitivement adoptés le 21 juillet, de la loi d'urgence agricole à la sécurité du quotidien, et la légalisation de l'aide à mourir a été entérinée la semaine précédente. Mais nombre de ces majorités n'ont tenu qu'avec les voix du Rassemblement national, dont les députés moquent les bancs clairsemés de la coalition gouvernementale. D'autres textes ont laissé des traces : plus de 700 000 personnes ont signé une pétition contre la loi sur la présomption d'usage légitime des armes par les forces de l'ordre.
La nuit d'adoption de la loi agricole, elle, a tourné au psychodrame. Le refus du gouvernement de soumettre au vote les amendements sur les néonicotinoïdes a fait bondir une partie du bloc central : « passage en force » et « déni de démocratie », a dénoncé l'ex-ministre Agnès Pannier-Runacher, tandis que Gabriel Attal s'étonnait que le Parlement ne puisse pas « trancher ». Mercredi, la ministre de la Transition écologique Monique Barbut a présenté sa démission à Emmanuel Macron — qui « ne l'a pas acceptée ». À gauche, le député écologiste Pouria Amirshahi juge d'avance la discussion budgétaire « inextricable » et dénonce une « accélération de l'agenda réactionnaire » ; le socialiste Romain Eskenazi « constate une dérive du bloc central, vers la droite, voire l'extrême droite ».
C'est dans ce paysage que le texte le plus inflammable de l'année devra cheminer : dépôt du projet de loi de finances au plus tard le premier mardi d'octobre, soixante-dix jours de navette parlementaire au maximum et, en dernier recours, un article 49.3 que la Constitution autorise sans restriction sur les textes budgétaires — quand il est limité à un seul autre texte par session. L'arme a un revers : chaque déclenchement ouvre la voie à une motion de censure. Décembre 2024 l'a rappelé à la France entière : la censure de Michel Barnier sur le budget de la Sécurité sociale avait laissé le pays sans loi de finances, contraint de voter en urgence une loi spéciale pour continuer à lever l'impôt. Un texte de survie qui ne pouvait pas même ajuster le barème de l'impôt sur le revenu à l'inflation : il avait fallu attendre la loi de finances de février pour rétablir l'indexation et éviter une hausse d'impôt silencieuse à des millions de foyers.

Sébastien Lecornu retourne l'argument du calendrier. Puisque tout le monde regarde vers mai, chacun devra assumer le coût d'un blocage : « Les candidats qui chercheraient à empêcher tout budget à l'automne prendraient la responsabilité de condamner leur propre première année de quinquennat », met-il en garde. Le débat budgétaire sera « un moment de vérité pour les candidats », permettant « de distinguer ceux qui veulent réellement gouverner de ceux qui veulent simplement faire campagne ». Il faut « cesser de considérer chaque compromis comme une trahison », insiste-t-il, en glissant que rien ne garantit au futur président une majorité claire.
Lui-même assure ne pas « se mêler » de l'élection reine ; il demande seulement aux prétendants « de ne pas entraver l'action du gouvernement ». Photographié par l'hebdomadaire dans les jardins de Matignon avec sa chienne Tiga, ou sur le marché de Vernon, sa ville de l'Eure, il se dit « pudique » sans être « austère », et prépare déjà l'après-Matignon : il écrira, confie-t-il, « sur les questions militaires », sa passion. Au poignet, une montre Lip. Modèle « général de Gaulle ». Son modèle.











