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L'accord nucléaire saoudien de Trump inquiète jusque dans son propre camp

Washington ouvre à son allié saoudien la voie de l'atome civil — porte de l'enrichissement comprise — tout en bombardant l'Iran au nom de la non-prolifération. Un texte resté secret, des critiques dans les deux partis, et une condition israélienne affirmée puis contredite.

Mis à jour le jeudi 23 juillet 2026 — 23h00
5 min
Donald Trump s'adressant au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane
Le président américain Donald Trump et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Washington, le 19 novembre 2025© AFP / Brendan Smialowski

L'annonce est tombée au cœur de la nuit de mercredi à jeudi, en pleine guerre contre l'Iran : les États-Unis ont conclu avec l'Arabie saoudite un accord pour doter le royaume d'un programme nucléaire civil. Une victoire majeure pour Ryad, rival régional de Téhéran de longue date — et un paradoxe immédiatement pointé par les critiques de l'accord : Washington, qui bombarde l'Iran au nom de la lutte contre la prolifération, ouvre à son allié la voie de l'atome.

Des centrales — et peut-être un complexe d'enrichissement

Signé par le ministre américain de l'Énergie, Chris Wright, et son homologue saoudien, le prince Abdelaziz ben Salmane, le texte ouvre la voie à la construction de centrales nucléaires dans un royaume qui tire aujourd'hui son électricité de centrales au gaz et au pétrole. Il devrait générer des milliards de dollars pour les entreprises américaines. Sur CNBC, le patron du constructeur de réacteurs Westinghouse, Dan Sumner, a salué une « étape majeure » pour la sécurité énergétique et l'industrie américaine — le groupe, sollicité par l'AFP, n'a pas réagi officiellement. Le ministre Wright, lui, décrit « les bases juridiques d'un partenariat de plusieurs décennies » destiné à « renforcer les relations commerciales » entre les deux pays.

Un point concentre les inquiétudes. Selon le Wall Street Journal, une clause prévoit que des entreprises américaines construisent un complexe d'enrichissement d'uranium en Arabie saoudite, si une étude conjointe établissait qu'il était justifié. Interrogé par l'AFP, le ministère américain de l'Énergie n'a pas commenté. L'enrichissement est l'étape sensible entre toutes : la technologie qui produit le combustible des centrales peut, poussée à un degré supérieur, produire la matière d'une arme. C'est précisément pour cette raison que l'accord nucléaire signé en 2009 par Washington avec les Émirats arabes unis — voisins de Ryad, cités jeudi en exemple par l'administration — exclut tout enrichissement sur le sol émirati. L'Arabie saoudite, elle, revendique de longue date son droit au nucléaire civil.

Une « course nucléaire » redoutée jusque chez les républicains

L'accord doit encore être soumis au Congrès. Sa majorité républicaine ne devrait pas s'y opposer, mais des inquiétudes se sont déjà exprimées dans les deux partis — et jusque chez des responsables israéliens. Le sénateur démocrate Chris Murphy pointe le risque de « déclencher une course nucléaire dans la région, dissuadant davantage l'Iran de limiter son propre programme ». Bernie Sanders dénonce une entente « absurde » : Donald Trump justifie « sa guerre contre l'Iran comme un moyen d'empêcher un pays autoritaire d'enrichir du combustible nucléaire », écrit-il sur X, et il « laisse ses meilleurs amis en Arabie saoudite — l'une des plus brutales dictatures au monde — faire exactement cela ». Même chez les partisans d'un rapprochement avec Ryad, la réserve affleure : « ce serait une erreur d'autoriser l'enrichissement en Arabie saoudite », juge Matthew Kroenig, ancien responsable du Pentagone aujourd'hui chercheur à l'Atlantic Council.

L'administration défend sa copie. « Tout accord que nous conclurons avec n'importe quel pays du monde en matière d'énergie nucléaire civile comportera des garanties pour s'assurer qu'il ne puisse pas être transformé en programme d'armement », a assuré jeudi à Manille le secrétaire d'État Marco Rubio, pour qui Ryad souhaite un programme « pacifique et civil ». Certains experts y voient une manœuvre à double détente : « en laissant la porte ouverte à l'enrichissement », Washington envoie un « message puissant » à Téhéran tout en récompensant un allié majeur devenu méfiant à l'égard des garanties de sécurité américaines, analyse Allison Minor, spécialiste du Moyen-Orient à l'Atlantic Council. Paul Dickman, de l'American Nuclear Society, se dit convaincu que l'accord ne créera pas « de problèmes supplémentaires en matière de prolifération » — à condition, insiste-t-il, d'une transparence totale.

Le contexte donne à la controverse un relief particulier. En entrant en guerre fin février aux côtés d'Israël, dans un conflit qui a fait des milliers de morts, Washington disait vouloir empêcher définitivement Téhéran de se doter de l'arme atomique. La République islamique nie cette intention et défend son droit au nucléaire civil — l'argument même que Ryad met en avant.

Reconnaissance d'Israël : ce que l'accord décrit, ce que Trump affirme

L'entente marque aussi une rupture diplomatique. Telle qu'elle est décrite, elle donne à Ryad l'accès à la technologie nucléaire sans exiger la normalisation de ses relations avec Israël — une condition que Washington avait cherché ces dernières années à imposer, en faisant du dossier atomique la contrepartie d'une reconnaissance de l'État hébreu. Ce découplage est l'une des raisons pour lesquelles l'accord est présenté comme une victoire saoudienne.

Donald Trump a pourtant affirmé jeudi le contraire : l'accord serait « conditionné » à la reconnaissance d'Israël par l'Arabie saoudite. Entre le texte tel que décrit et la déclaration présidentielle, l'écart est entier — et rien ne permet pour l'heure de le trancher, puisque l'accord n'a pas été rendu public. À Jérusalem, le bureau du Premier ministre Benjamin Netanyahu a aussitôt salué la perspective : « comme l'a dit le président Trump, l'adhésion de l'Arabie saoudite aux Accords d'Abraham constituerait une avancée historique pour la paix au Moyen-Orient », a-t-il réagi dans un communiqué. Le Congrès devra donc se prononcer sur une entente dont le contenu, lui, reste secret.

L'essentiel

  • Signé par les ministres de l'Énergie américain et saoudien, l'accord ouvre la voie à des centrales nucléaires en Arabie saoudite et, selon le Wall Street Journal, à un complexe d'enrichissement d'uranium si une étude conjointe le justifie.
  • En pleine guerre contre l'Iran, menée au nom de la non-prolifération, des élus des deux partis et des responsables israéliens redoutent une course régionale à l'atome ; Marco Rubio met en avant des « garanties » contre tout détournement militaire.
  • L'accord décrit accorde à Ryad l'atome sans normalisation avec Israël — mais Donald Trump l'a dit jeudi « conditionné » à sa reconnaissance ; le texte, non public, doit encore passer au Congrès.

Antoine Lefebvre

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