Le 2 novembre 2024, aux Folies Bergère, Marie-Paule Belle fêtait cinquante ans de scène. Le spectacle s'appelait « Un (nouveau) soir entre mille », et il consistait pour l'essentiel à chanter les mots de deux morts : Michel Grisolia et Françoise Mallet-Joris, ses paroliers, disparus l'un et l'autre. La seconde avait été sa compagne. C'est une carrière entière qui tenait dans ce programme — une femme au piano, interprétant des textes qu'elle n'avait pas écrits mais qui n'appartenaient qu'à elle.
Marie-Paule Belle est morte samedi à Neuilly-sur-Seine, à 80 ans, des suites d'une longue maladie, a annoncé son attaché de presse. Le cancer, elle en parlait depuis des années sans détour, jusqu'à lui consacrer en 2024 un poème intitulé « KO! ». Des dates de concerts étaient encore annoncées pour cette année.
La chanson qui l'a rattrapée
Il y a des succès qui font de l'ombre à ceux qui les portent. « La Parisienne » sort en 1976 ; Marie-Paule Belle a trente ans, et pour cinquante années elle sera cette chanson-là. L'idée est retorse : faire chanter à une provinciale montée à Paris la liste méthodique de tout ce qui lui manque pour ressembler aux Parisiennes. Elle n'a ni le chic supposé, ni les bonnes adresses, ni cette assurance qu'on prête aux femmes de la capitale. Elle finit par le devenir quand même, parisienne — à force d'angoisse, de tristesse et de stress, en flirtant à bicyclette et en se mettant à l'écologie. La moquerie vise moins la province que le cliché lui-même.
Le texte est de Françoise Mallet-Joris et de Michel Grisolia. La musique est d'elle, et elle explique une bonne part de l'effet : une valse qui dérape en french cancan d'opérette, jouée au piano avec la précision de quelqu'un qui a appris, et l'insolence de quelqu'un qui s'en amuse. Le public suit immédiatement. Disque d'or en 1977, Bobino et l'Olympia en 1978, le théâtre des Variétés en 1980.
Le revers, elle le connaissait : une chanson à ce point identifiable finit par tenir lieu de résumé. Derrière « La Parisienne » il y avait « Wolfgang et moi », « La Biaiseuse », des dizaines de titres où l'humour servait de politesse à des sujets qui ne l'étaient pas, et un répertoire que le grand public n'a jamais tout à fait suivi jusqu'au bout.
Une vie de duo
Au tournant des années 1970, Marie-Paule Belle rencontre Françoise Mallet-Joris. La romancière a déjà tout d'une institution : elle entrera à l'académie Goncourt. Elles deviennent un couple, et le resteront une dizaine d'années. Puis la vie commune s'arrête sans que le lien se défasse : ce qui suit, la chanteuse l'appelait une amitié amoureuse. Ce qui ne s'arrête pas non plus, c'est le travail. Pendant des décennies, la romancière continue de lui écrire des textes.
Cette histoire, elle ne l'a pas cachée, à une époque où l'on se taisait plus volontiers qu'aujourd'hui. Elle la disait difficile, sans complaisance ni pose. Bien plus tard, elle confiait son inquiétude de voir la société régresser sur le terrain de l'homophobie plutôt qu'avancer — le constat d'une femme qui avait vécu sa vie au grand jour quand c'était coûteux, et qui regardait le climat se retourner.
Françoise Mallet-Joris meurt en 2016. Marie-Paule Belle publie ensuite un livre construit à partir de leurs archives : cartes postales, billets griffonnés, lettres, brouillons de chansons, manuscrits — la matière ordinaire d'une vie à deux, professionnelle et intime à la fois. Le titre disait la suite : Comme si tu étais toujours là. Le spectacle des Folies Bergère, huit ans après, prolongeait la même idée par d'autres moyens.
Rien ne la destinait à ça
Née le 25 janvier 1946 à Pont-Sainte-Maxence, dans l'Oise, elle grandit à Nice, où elle vit de huit à vingt-trois ans. Elle y fait des études sérieuses et décroche une maîtrise de psychologie — la trajectoire d'une jeune femme qui se destinait à autre chose qu'aux planches. C'est un concours de télévision, en 1969, qui la fait basculer ; elle s'y était inscrite sur le défi d'un ami. Elle monte à Paris, chante dans les cabarets, apprend le métier là où on l'apprenait alors : devant des salles petites et un public proche. Son premier trente-trois tours paraît en 1973.
Suivront un demi-siècle de scènes et des fidélités : Grisolia et Mallet-Joris d'abord, mais aussi Serge Lama ou William Sheller. Et un goût pour les répertoires qu'on croit épuisés — elle fut de celles qui ont remis les chansons de Barbara devant un public, avec un spectacle créé en 2010, à un moment où l'on ne s'y bousculait pas.

Le 8 mars 1984, elle chantait au Zénith de Paris pour la Journée internationale des femmes ; le lendemain, on la photographiait à un colloque intitulé « Femmes et avenir ». Elle était de ces artistes qu'on retrouvait là où la chanson croisait autre chose qu'elle-même.
Elle n'a pour ainsi dire jamais quitté le plateau. En juin 2024, elle jouait « Un soir entre mille » au théâtre de Passy ; en novembre, elle en donnait la nouvelle version aux Folies Bergère ; elle est revenue à Passy en juin 2025. Elle chantait toujours, malade, à quatre-vingts ans.

La République l'avait distinguée dès 1988 : le 6 octobre de cette année-là, François Mitterrand lui remettait à l'Élysée les insignes d'officier de l'ordre national du Mérite, le même jour qu'à Jeanne Moreau.
Reste la question qu'elle posait en riant depuis un demi-siècle, et à laquelle personne n'a jamais vraiment répondu : ce qu'il faut, au juste, pour être parisienne.











