Elle avait fait d'une enfance à Téhéran un livre lu dans le monde entier. Marjane Satrapi, autrice de Persépolis et cinéaste franco-iranienne, est morte à Paris à 56 ans — « morte de tristesse », selon le communiqué de son entourage transmis à l'AFP le 4 juin 2026, un peu plus d'un an après la disparition de son mari. L'Élysée a salué « une artiste éprise de liberté » qui a transformé « une enfance iranienne en fable universelle ». De la bande dessinée au cinéma, de Téhéran à Paris, retour sur un parcours traversé par une même obsession : la liberté.
De Téhéran à Paris : une enfance dans la révolution
Marjane Satrapi naît le 22 novembre 1969 à Rasht, dans le nord de l'Iran, avant de grandir à Téhéran dans une famille d'intellectuels communistes, opposée au régime du chah. Elle a dix ans au moment de la révolution de 1979 et de l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeini, puis vient la guerre Iran-Irak — une enfance sous les bombes et les interdits, qui nourrira toute son œuvre.
Adolescente, elle est envoyée par ses parents au lycée français de Vienne, en Autriche, loin du climat répressif iranien. Suivront l'École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, puis l'installation à Paris. Exilée en France à partir de 1994, naturalisée française en 2006, c'est ici qu'elle trouvera la distance et la langue pour raconter son pays.
Persépolis, l'autobiographie qui a fait connaître l'Iran intime
Entre 2000 et 2003, elle publie Persépolis (L'Association), récit autobiographique en quatre tomes, dessiné dans un noir et blanc tranché. On y suit une petite fille à Téhéran qui découvre la révolution, le voile obligatoire, la guerre, l'exil. Le livre rencontre un succès mondial, traduit dans des dizaines de langues : il offre au lecteur occidental un Iran à hauteur d'enfant, loin des clichés. « Cette image de la femme corbeau et de l'homme barbu intégriste, ce que vous avez pu voir à la télévision, c'est ce qui était permis d'être vu par le gouvernement. Mais l'Iran, c'est une dictature, et une dictature ne montre pas tout », expliquait-elle en 2003.
Le premier volet est primé dès 2001 au festival d'Angoulême. Satrapi confirme avec Broderies (2003), florilège de paroles intimes de femmes iraniennes, puis Poulet aux prunes, l'histoire d'un grand-oncle musicien, prix du meilleur album à Angoulême en 2005.
Du papier à l'écran : Cannes et les Césars
En 2007, Satrapi porte Persépolis à l'écran avec le dessinateur Vincent Paronnaud. Le film d'animation, fidèle au trait du livre, reçoit le Prix du jury au Festival de Cannes — partagé avec Silent Light de Carlos Reygadas — puis deux César, ceux du meilleur premier film et de la meilleure adaptation. « Même si ce film est universel, je tiens à le dédier à tous les Iraniens », déclarait-elle alors. Au générique des voix : Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux.
Elle poursuit derrière la caméra avec Poulet aux prunes, adaptation en prises de vue réelles de sa bande dessinée, avec Mathieu Amalric et Maria de Medeiros, puis Radioactive, biopic consacré à Marie Curie. Le dessin, le cinéma, la peinture : Satrapi passait d'un médium à l'autre sans hiérarchie, en racontant toujours des trajectoires de vie.
Une artiste engagée : « Femme, Vie, Liberté »
Satrapi n'a jamais séparé l'art de l'engagement. Adversaire résolue de la République islamique, voix de la cause du peuple iranien et des droits des femmes, elle a coordonné l'ouvrage collectif Femme, vie, liberté, né du soulèvement de la jeunesse iranienne après la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un voile jugé mal porté. Son travail lui a valu, en 2024, le prix Princesse des Asturies de la communication et des humanités, l'une des plus hautes distinctions culturelles européennes. La même année, elle signait un triptyque en tapisserie, tissé par les Gobelins, pour les Jeux olympiques de Paris.
En 2025, elle refuse la Légion d'honneur pour dénoncer « l'attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l'Iran », alors traversé par une nouvelle vague de répression, regrettant que de « jeunes Iraniens épris de liberté, des dissidents, des artistes, se voient refuser des visas ». Et de préciser : « Le refus de la Légion d'honneur n'est en aucun cas une action ou une pensée contre la France. Bien au contraire, j'aime profondément ce pays qui est le mien. »
Une disparition à 56 ans
L'annonce de sa mort a fait réagir bien au-delà de la bande dessinée. « Tu as changé le monde avec des bandes dessinées et tu t'en foutais des bandes dessinées. J'ai perdu ma sœur jumelle », a écrit sur Instagram le dessinateur Joann Sfar. « Son œuvre a ouvert une voie que beaucoup ont suivie, et moi le premier », a salué Riad Sattouf, l'auteur de L'Arabe du futur. La fondation de la prix Nobel de la paix iranienne Narges Mohammadi a rendu hommage à une artiste qui « a consacré son œuvre et sa voix à la défense des femmes iraniennes » et « laisse un héritage artistique et culturel majeur ».

Quelques jours seulement après la disparition du philosophe Edgar Morin, c'est une autre figure de la vie intellectuelle et artistique qui s'éteint. Son entourage l'a dite « morte de tristesse », un peu plus d'un an après le décès de Mattias Ripa, producteur et co-scénariste de ses films, « son mari et l'amour de sa vie ». Sur le compte Instagram de l'autrice restait, réparti en plusieurs publications, ce message en anglais : « I lost the love of my life » — j'ai perdu l'amour de ma vie.











