Le 10 juin, l'Arcom, l'autorité qui contrôle les radios et les télévisions, a mis en demeure Radio France. Le 12, elle a mis en demeure CNews. Les deux décisions parlent de pluralisme. Elles ne reprochent pas la même chose, elles ne reposent pas sur le même texte, et elles ne visent pas le même travail de rédaction.
Cette différence explique une bonne part du malentendu qui agite la rentrée de l'audiovisuel public, où l'arrivée d'un éditorialiste venu de Valeurs actuelles à France Inter a provoqué une motion des personnels de Radio France et une grève, les 13 et 14 septembre.
Chez Radio France, l'Arcom a regardé une pendule
La décision du 10 juin 2026 vise deux antennes, France Inter et France Info, et une période précise : du 1er janvier au 31 mars 2026. L'autorité n'a pas jugé le contenu des émissions. Elle a compté qui parlait, combien de temps, et à quelle heure.
Son constat : sur France Inter, environ 60 % du temps de parole accordé aux représentants du Rassemblement national a été diffusé entre minuit et 5 h 59. Sur France Info, cette part dépasse 70 %. En journée, c'est-à-dire de 6 heures à 23 h 59, les interventions de ce parti représentaient environ 9 % des interventions politiques sur France Inter et 9,5 % sur France Info.
Autrement dit, le temps de parole était bien là, mais une grande partie tombait quand presque personne n'écoute. L'Arcom met Radio France en demeure de se conformer « à l'avenir » aux obligations qui figurent dans sa délibération de novembre 2017 et dans le cahier des missions et des charges de l'entreprise. Le fondement juridique est ancien : il s'agit du pluralisme politique, celui qui se mesure en minutes et en tranches horaires.
Chez CNews, ce sont les idées qui ont été pesées
Deux jours plus tard, la mise en demeure de CNews repose sur une tout autre logique. L'Arcom dit avoir visionné un échantillon de 168 heures de programmes d'information diffusés en mars 2025, représentant plus de la moitié de l'audience de la chaîne ce mois-là.
Elle y décrit « une large convergence des points de vue exprimés » sur les thèmes dominants, un traitement « de façon univoque » de la religion musulmane, de l'immigration et de la justice, et « la prédominance d'un même cadre d'interprétation de l'actualité ». Les intervenants qui contestaient ce cadre disposaient, selon elle, d'un « temps d'expression plus limité ».
Ici, personne n'a compté le temps de parole des partis. L'autorité a examiné ce qui se dit à l'antenne, par les chroniqueurs, les invités et les présentateurs, et a conclu à un déséquilibre.
La règle nouvelle est née d'un litige sur une chaîne privée
Cette seconde règle vient d'une décision du 13 février 2024 du Conseil d'État, saisi par Reporters sans frontières après un refus de l'Arcom d'intervenir contre CNews. La haute juridiction a jugé que l'autorité devait apprécier le pluralisme « en prenant en compte, dans l'ensemble de leur programmation, la diversité des courants de pensée et d'opinion exprimés par l'ensemble des participants aux programmes diffusés ».
Elle a aussi jugé que l'Arcom avait fait une « inexacte application » de la loi en se bornant « à apprécier le respect du pluralisme au seul regard du temps d'antenne accordé aux personnalités politiques ». L'autorité s'est vu enjoindre de réexaminer le dossier dans les six mois.
La conséquence dépasse le cas qui l'a provoquée. Ce n'est plus seulement le temps de parole des élus qui compte, mais la diversité des idées portées par tous ceux qui passent à l'antenne, dans l'ensemble de la programmation.
La méthode d'examen existe, et elle est publique
« On ne nous dit pas comment appliquer ce truc », confie un cadre de l'audiovisuel public à l'Agence France-Presse. La phrase résume un sentiment répandu dans les rédactions. Elle est pourtant contredite par un document accessible depuis deux ans.
La délibération du 17 juillet 2024 de l'Arcom s'applique à tous les médias audiovisuels, publics comme privés, et décrit la manière dont l'autorité procède. Elle recherche « l'existence éventuelle d'un déséquilibre manifeste et durable dans l'expression des courants de pensée et d'opinion » en s'appuyant sur un « faisceau d'indices » : la diversité des intervenants, celle des thèmes abordés et celle des points de vue exprimés.
Cette appréciation porte sur une durée d'au moins trois mois, ramenée à un mois pour les chaînes d'information en continu. Et les chaînes n'ont aucun formulaire à remplir : la délibération précise que « les éditeurs n'auront pas à mettre en place de système déclaratif ». C'est l'Arcom qui observe, sur ses propres relevés.
Ce que le texte ne fournit pas, en revanche, c'est un seuil. Aucun pourcentage ne dit à partir de quand un déséquilibre devient « manifeste et durable ». Une rédaction qui voudrait se mettre en règle par le calcul ne trouvera pas de chiffre à atteindre. C'est probablement là que se situe le véritable inconfort décrit par les professionnels : la règle est connue, son point de bascule ne l'est pas.
Ce que la direction de France Inter a répondu à ses auditeurs
Le recrutement de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, pour une chronique dominicale, a fait déborder la rentrée. Les personnels de Radio France ont voté une motion de « refus catégorique » et un appel à la grève, rapporte l'agence. La grève a eu lieu les dimanche 13 et lundi 14 septembre, à l'appel de l'intersyndicale : France Inter n'a pas diffusé ses programmes le dimanche, dont la chronique de Charles Sapin, et la direction a compté 12,05 % de grévistes. Un nouveau préavis de grève pourrait être déposé pour le 21 septembre.
Le 4 septembre, des réponses publiées par la médiatrice de Radio France ont été publiées. Céline Pigalle, directrice de France Inter, y présente le choix sous deux formules, « Reprenons la conversation » et « Écoutons nos différences », et défend l'idée que le service public doit être « le lieu qui organise cette conversation et qui la rend de nouveau possible ». Elle décrit le journaliste recruté comme « un journaliste politique expérimenté, dont le professionnalisme, la rigueur, l'attachement à la véracité des faits sont unanimement reconnus ».
Sur le passé du magazine, elle est explicite : « Est-ce que cela légitime ou valide ce qu'a pu faire Valeurs actuelles par le passé ? En aucune manière. » Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, répond aux auditeurs dans le même document.
Le passé en question est judiciaire. En août 2020, l'hebdomadaire a publié un texte représentant la députée Danièle Obono en esclave du XVIIe siècle. Son directeur et un journaliste ont été condamnés en novembre 2022, l'un pour injure à caractère raciste, l'autre pour complicité, une condamnation devenue définitive le 16 janvier 2024. Le magazine a changé de mains depuis : la vente finalisée le 2 décembre 2025 l'a fait passer aux mains d'un trio d'investisseurs où figure le milliardaire Pierre-Édouard Stérin.
Une commission d'enquête a durci le décor
Ce débat ne se déroule pas dans le vide. Le 5 mai, la commission d'enquête parlementaire « sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public » a publié son rapport de la commission d'enquête, rédigé par le député Charles Alloncle, de l'Union des droites pour la République, et présidé par Jérémie Patrier-Leitus, du groupe Horizons.
Le document dépasse 550 pages et porte 69 recommandations. Il propose la suppression de France 4 et de France TV Slash, la fusion de France 2 et France 5 en une grande chaîne généraliste, et la refonte de Franceinfo télé et de France 24 en une seule entité. L'ensemble viserait plus d'un milliard d'euros d'économies par an, soit environ un quart du financement public du secteur.
Le rapport a été adopté de justesse : douze voix pour, dix contre, huit abstentions. Autrement dit, les rédactions concernées travaillent sous le regard d'une majorité parlementaire qui n'en était pas une.
Ce que ces décisions ne disent pas
Une mise en demeure n'est pas une sanction. Elle constate un manquement et demande d'y mettre fin ; c'est la récidive qui ouvre la voie à une procédure de sanction. Sur le pluralisme, ni Radio France ni CNews n'ont été sanctionnées à ce stade. CNews l'a été sur un autre terrain : le 24 juillet 2026, l'Arcom lui a infligé une sanction financière de 200 000 euros pour incitation à la haine.
Les deux décisions ne portent pas non plus sur les mêmes périodes ni sur les mêmes volumes : trois mois d'antenne pour Radio France, un échantillon d'un mois pour CNews. Elles ne se comparent pas terme à terme, et rien dans les documents publiés ne permet de dire laquelle constate le déséquilibre le plus grave.
Enfin, aucune décision de l'Arcom publiée à ce jour n'applique la règle des courants de pensée et d'opinion à une antenne du service public. Ce que France Inter risque aujourd'hui sur ce fondement précis relève de l'hypothèse, pas du constat.
Sur un terrain voisin, celui de la propriété des journaux, le Conseil d'État a constaté l'an dernier qu'aucune autorité française n'est aujourd'hui chargée d'examiner l'effet d'un rachat de titre sur le pluralisme : nous avons expliqué qui vérifie l'effet d'un rachat de journal sur le pluralisme.
Ce qui peut faire bouger l'équilibre
Trois échéances sont identifiables. La première est le prochain relevé trimestriel de l'Arcom sur les temps de parole politiques : c'est lui qui dira si Radio France a corrigé la répartition horaire qui lui a valu sa mise en demeure. La deuxième est une éventuelle première application de la règle des courants de pensée à une antenne publique, qui ferait jurisprudence dans les rédactions. La troisième est budgétaire : les recommandations du rapport Alloncle n'ont pas force de loi, mais elles fournissent un argumentaire chiffré à qui voudra réduire la voilure.
Une règle plus exigeante s'applique déjà : selon l'Arcom, les nouveaux cahiers des charges de Radio France, de France Télévisions et de France Médias Monde, revus après le rapport Lasserre sur l'impartialité, entrent en vigueur en septembre 2026 et leur imposent une « exigence d'exemplarité », notamment en matière de pluralisme.
L'échéance politique, elle, est connue de tous : une élection présidentielle en 2027, pendant laquelle chaque minute d'antenne sera comptée deux fois.











