Ce qu'il faut retenir au 23 mai 2026
- Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a limogé son Premier ministre Ousmane Sonko par décret vendredi 22 mai au soir, ainsi que l'ensemble du gouvernement. La déclaration a été lue à la télévision nationale par le secrétaire général de la présidence, Oumar Samba Ba.
- « Les membres du gouvernement sortant sont chargés d'expédier les affaires courantes », précise le décret. Aucune indication n'a été donnée sur la nomination du prochain Premier ministre.
- Réaction de Sonko sur Facebook : « Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui », quartier dakarois où il réside. Peu après minuit, il a salué les centaines de partisans massés devant son domicile.
- Quelques heures avant son limogeage, Ousmane Sonko s'en était pris devant le Parlement à la « tyrannie » de l'Occident, qu'il a accusé de vouloir « imposer (l'homosexualité) au reste du monde », quelques semaines après l'adoption d'une loi durcissant les peines contre les relations homosexuelles au Sénégal.
- Le parti de Sonko domine l'Assemblée nationale depuis sa victoire écrasante aux législatives de novembre 2024. Une réforme du code électoral adoptée fin avril, dénoncée par l'opposition, ouvre la voie à une candidature de Sonko à la présidentielle de 2029.
Le décret de vendredi soir : Faye « met fin aux fonctions » de Sonko
Dans une déclaration lue à la télévision nationale par Oumar Samba Ba, secrétaire général de la présidence, Bassirou Diomaye Faye a annoncé avoir « mis fin aux fonctions de monsieur Ousmane Sonko, Premier ministre, et par conséquent à celles des ministres et secrétaires d'État membres du gouvernement ». « Les membres du gouvernement sortant sont chargés d'expédier les affaires courantes », poursuit le décret. Aucune indication sur la nomination du prochain chef de gouvernement n'a été donnée.

Quelques minutes après l'annonce, des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montraient des soutiens de Sonko affluant vers son domicile de la cité Keur Gorgui, dans la banlieue de Dakar. Peu après minuit, Sonko est arrivé chez lui et a salué les centaines de partisans rassemblés, selon un correspondant de l'AFP sur place. Sa réaction publique tenait en une ligne, postée sur Facebook : « Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui ».
Sonko-Faye : du slogan « Diomaye Moy Sonko » à la rupture
Le tandem au pouvoir depuis avril 2024 reposait sur une substitution politique. Farouche opposant au président Macky Sall (2012-2024), Ousmane Sonko avait été empêché de se présenter à l'élection présidentielle de février 2024 en raison d'une condamnation pour diffamation entraînant la perte de ses droits civiques. Il avait alors désigné Bassirou Diomaye Faye, l'un de ses lieutenants, pour le remplacer dans la course.
Avec une rhétorique panafricaniste, Sonko avait suscité un engouement passionné parmi la jeunesse sénégalaise désabusée, après des mois d'un bras de fer avec le pouvoir de Macky Sall qui avait violemment réprimé les manifestations dirigées contre lui et contre la perspective d'un troisième mandat. Tout juste sortis de prison à la faveur d'une amnistie, les deux hommes avaient fait campagne sur le slogan « Diomaye Moy Sonko » — « Diomaye c'est Sonko » en wolof. Faye avait été élu président dans la foulée.
Depuis cette élection, les tensions entre le chef de l'État et son ancien mentor n'ont cessé de monter. Début mai 2026, Faye avait publiquement critiqué la « personnalisation excessive » de son Premier ministre au sein du parti au pouvoir. « Tant qu'il reste Premier ministre, c'est parce qu'il bénéficie de ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre », avait-il déclaré dans une interview télévisée. Le limogeage du 22 mai donne corps à l'avertissement.
La controverse homosexualité : ultime sortie de Sonko au Parlement
Le jour même du limogeage, Sonko avait délivré un discours devant l'Assemblée nationale. Il y attaquait la « tyrannie » de l'Occident, qu'il accusait de vouloir « imposer (l'homosexualité) au reste du monde ». L'intervention venait quelques semaines après l'adoption d'une loi durcissant les peines contre les relations homosexuelles au Sénégal, pays ouest-africain majoritairement musulman.
Cette ligne — anti-occidentale, panafricaniste, conservatrice sur les questions sociétales — distinguait Sonko de Faye, plus enclin à temporiser dans les rapports avec les bailleurs internationaux. La sortie devant le Parlement, quelques heures avant le décret de limogeage, a été interprétée par plusieurs observateurs sénégalais comme une ultime provocation à l'égard du président. La concordance des temps reste contestée — la décision de limogeage était-elle prise avant le discours, ou précipitée par lui ? — mais l'enchaînement est saisissant.
Le parti de Sonko domine l'Assemblée : un déséquilibre institutionnel
Le limogeage installe une situation politique inédite. Le parti d'Ousmane Sonko, Pastef, domine largement l'Assemblée nationale sénégalaise depuis les élections législatives de novembre 2024, remportées à une écrasante majorité. Le président Faye, lui, ne dispose pas d'un engouement populaire comparable à celui de son ancien mentor, mais rassemble des soutiens depuis plusieurs mois autour du mouvement « Diomaye Président », laissant présager une éventuelle candidature pour la présidentielle de 2029.
La situation crée un déséquilibre : le chef de l'État qui vient de limoger son Premier ministre va devoir composer avec une assemblée dominée par le parti de l'évincé. Le successeur que Faye nommera devra obtenir, sinon le soutien des députés Pastef, au moins leur abstention bienveillante. Sans cela, toute motion de censure pourrait renverser le futur gouvernement. La perspective d'un Premier ministre technocrate, hors appareil partisan, est l'une des hypothèses évoquées dans la presse sénégalaise.
Fin avril 2026, le Parlement avait adopté une réforme du code électoral, dénoncée par l'opposition, ouvrant la voie à une candidature d'Ousmane Sonko à la présidentielle de 2029. La rupture avec Faye remet partiellement en cause cette préparation — l'ancien Premier ministre devra désormais bâtir sa campagne contre le président en exercice, et non avec lui.
La dette du Sénégal et la suspension du programme FMI
Le contexte économique pèse sur la rupture. Selon le Fonds monétaire international, le Sénégal est le deuxième pays le plus endetté d'Afrique subsaharienne. La dette publique, héritée du précédent gouvernement, atteint l'équivalent de 132 % du PIB. En 2024, le nouveau gouvernement Sonko-Faye avait accusé le pouvoir de Macky Sall d'avoir dissimulé cette réalité — ce qui avait entraîné, au début du mandat, la suspension d'un programme d'aide du FMI de 1,8 milliard de dollars.
La levée de cette suspension nécessite un dialogue technique avec le FMI sur la trajectoire budgétaire à moyen terme. Plusieurs sources concordantes décrivent un Premier ministre Sonko réticent aux concessions exigées par Washington, et un président Faye plus enclin au compromis. La divergence sur la politique économique, conjointement aux tensions personnelles, faisait depuis plusieurs mois partie des points de friction internes au tandem.
La présidentielle 2029 en arrière-plan
L'horizon politique reste la présidentielle de 2029. Trois scénarios se dessinent. Premier scénario : Faye consolide son pouvoir en nommant un Premier ministre technocrate, rouvre les discussions avec le FMI, et bâtit une candidature de réélection sur la stabilité économique. Sonko se retrouve cantonné à un rôle d'opposition parlementaire, fort de la majorité Pastef à l'Assemblée. Deuxième scénario : Sonko reprend immédiatement la rue, capitalise sur l'engouement populaire dont il dispose, et impose à Faye une cohabitation conflictuelle. Troisième scénario : la majorité Pastef de l'Assemblée renverse le futur gouvernement, provoquant une dissolution et des législatives anticipées, qui réduisent la marge du président.
Le code électoral réformé fin avril, qui rouvre la possibilité d'une candidature de Sonko en 2029, change la donne. La condamnation pour diffamation qui l'avait empêché en 2024 n'est plus un obstacle juridique. La compétition Faye-Sonko n'est donc plus interne au tandem présidentiel : elle devient ouverte, à quatre ans de l'échéance.
Les prochaines étapes politiques
Trois échéances à suivre dans les jours et semaines qui viennent. Premièrement, la nomination du successeur de Sonko, dont le profil — technocrate sans appareil partisan ou figure Pastef de compromis — donnera la première lecture de la stratégie de Faye. Deuxièmement, la position de la direction de Pastef : maintient-elle le soutien parlementaire au président, ou bascule-t-elle dans l'opposition ? Troisièmement, le calendrier des discussions techniques avec le FMI sur la dette à 132 % du PIB, dont l'échéance conditionne la stabilité macroéconomique du pays.
Au-delà du Sénégal, la rupture intervient dans une séquence politique régionale tendue. La rhétorique panafricaniste et anti-occidentale dont Sonko s'est fait le porte-voix résonne, à des degrés divers, dans plusieurs capitales ouest-africaines (Bamako, Ouagadougou, Niamey). Sa marginalisation institutionnelle pourrait toutefois favoriser, à Dakar, le retour d'un partenariat plus apaisé avec les institutions financières internationales et avec Paris — où Faye, plus pragmatique, est mieux perçu que son ancien mentor.











