La question revient en boucle dans les requêtes Google et dans la presse internationale : Mojtaba Khamenei est-il vivant ? Soixante-dix jours après l'annonce de sa nomination comme Guide suprême de la République islamique d'Iran, le silence visuel autour du nouveau dirigeant est total. Les confirmations indirectes s'accumulent — déclarations de ses interlocuteurs, communiqués officiels, fuite d'enquêtes journalistiques — mais aucune n'a la valeur d'une preuve d'existence en image.
- Annoncé Guide suprême le 9 mars 2026, Mojtaba Khamenei n'a pas reparu publiquement
- Pezeshkian dit l'avoir rencontré 2h+ cette semaine — première confirmation directe
- Bureau du Guide : « en bonne santé », éclat d'obus derrière l'oreille admis
- NYT 23 avril : blessures plus graves, communication par courriers en moto
- Pouvoir effectif : triangle Taeb-Rezaei-Ghalibaf + Pezeshkian visibilité croissante
Aucune apparition publique depuis le 9 mars 2026
L'Assemblée des experts, l'instance constitutionnellement chargée de désigner le Guide suprême, a tenu un vote interne du 3 au 8 mars 2026. L'annonce officielle est tombée le 9 mars : le successeur d'Ali Khamenei est son fils Mojtaba, né en 1969 à Mashhad. Né dans une famille de clercs chiites, Mojtaba a étudié à Qom auprès des maîtres conservateurs, sans être devenu lui-même ayatollah de premier rang — une faiblesse dogmatique compensée par son contrôle des services de sécurité.
Depuis cette annonce, le compteur des apparitions publiques en télévision d'État, en photographie de presse ou en audio diffusé reste à zéro. Le premier message officiel attribué à Mojtaba date du 12 mars : une seule phrase, lue à l'antenne sous photo fixe ancienne, fait office de doctrine — « Le levier du blocage du détroit d'Ormuz doit continuer à être utilisé ». Aucune vidéo n'a accompagné ce message. Plusieurs autres communiqués ont suivi, toujours sans image en direct.
Le contraste est lourd. Ali Khamenei, son père et prédécesseur, avait pour habitude de prononcer publiquement un discours par semaine au moins, dans des cérémonies religieuses, militaires ou diplomatiques. La transmission de la fonction de Guide est, dans l'écosystème politique iranien, indissociable d'une présence visuelle constante. Son absence n'est pas neutre.
Les rencontres confirmées par les responsables iraniens
La levée partielle du silence, depuis le 15 mai, vient des interlocuteurs eux-mêmes.
Premier signal. Quelques jours avant le 17 mai, la télévision d'État iranienne a annoncé une rencontre entre Mojtaba Khamenei et Ali Abdollahi, chef du commandement des forces armées de la République islamique. Selon la TV d'État, le Guide aurait donné « de nouvelles directives et orientations pour la poursuite des opérations visant à affronter l'ennemi ». Aucune image n'a accompagné l'annonce. Pas de cliché de la rencontre, pas de vidéo d'archive ressortie en complément.
Deuxième signal. Cette semaine, le président Masoud Pezeshkian a déclaré, toujours à la télévision d'État, avoir rencontré Mojtaba pendant plus de deux heures. C'est la première confirmation publique, par un haut responsable lui-même, d'un entretien direct avec le Guide depuis l'annonce du 9 mars. Pezeshkian n'a donné ni date précise ni lieu de l'entretien. Aucune image, à nouveau.
Ces deux séquences cassent la rumeur la plus radicale — celle d'un Guide définitivement disparu — mais elles n'apportent pas d'élément empirique vérifiable par des tiers. La confirmation reste de second degré : « il existe parce qu'on me dit qu'il existe ».
Les blessures du 28 février : version officielle et version New York Times
Sur l'état de santé, deux récits coexistent.
Version officielle iranienne. Le chef du protocole du bureau du Guide suprême a tenu plusieurs points devant des partisans depuis avril. Mojtaba est « en parfaite santé », d'abord ; puis « en bonne santé », ensuite ; et finalement — concession significative — il a été atteint par « un éclat d'obus » derrière l'oreille dans la frappe du 28 février qui a tué son père. Aucun handicap durable n'est reconnu. Aucun protocole médical n'est documenté.
Version du New York Times. Le quotidien américain a publié le 23 avril 2026 une enquête fondée sur vingt-trois sources iraniennes anonymes — diplomates, anciens responsables, personnel médical. Selon ces sources, Mojtaba aurait été grièvement blessé dans la même frappe. Le bilan dépeint dans l'article : trois opérations chirurgicales à la jambe, prothèse en attente, visage et lèvres sévèrement brûlés, parole rendue difficile, une main opérée. Il vivrait dans un lieu tenu secret, entouré d'une équipe médicale présente vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Selon les mêmes sources, le Guide resterait « mentalement lucide et engagé » dans les décisions stratégiques, malgré les séquelles physiques.
L'écart entre les deux versions n'a pas été comblé. Téhéran n'a pas répondu sur le fond aux éléments du NYT. Le quotidien n'a pas publié de second volet depuis.
Comment Mojtaba communique : les courriers en moto
L'enquête du New York Times documente aussi le mode de communication entre le Guide et ses interlocuteurs. Pas de téléphone, pas de visioconférence, pas de réseau diplomatique chiffré classique. La communication passe par messages manuscrits scellés, transmis par une chaîne de courriers — en voiture et en moto — qui empruntent des routes secondaires entre la cachette du Guide et les administrations destinataires.
La logique sous-jacente est explicite. Les services israéliens — Mossad, Aman, unité 8200 — ont démontré depuis 2024 leur capacité à géolocaliser les téléphones des responsables iraniens. La traque qui a tué Hassan Nasrallah en septembre 2024, puis Ali Khamenei en février 2026, s'est appuyée sur des renseignements humains et électroniques convergents. Couper toute trace électronique est devenu, pour le successeur, une condition de survie.
Le NYT précise un autre point. Les commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) évitent désormais de rendre visite au Guide, par crainte qu'Israël ne pousse leurs déplacements jusqu'à la cachette. Ce sont les courriers qui se déplacent, pas les généraux. Cette mécanique inverse la hiérarchie habituelle d'un système politique : le pouvoir suprême, isolé pour survivre, devient lui-même un nœud de communication parmi d'autres.
Vidéo IA, mural et démentis : la fabrique de la présence
Le régime iranien, conscient du vide visuel autour du Guide, a tenté plusieurs substituts.
Iran International, média en persan basé à Londres et critique du régime, a publié au printemps une vidéo générée par intelligence artificielle. On y voit Mojtaba Khamenei dans une salle de commandement militaire, des missiles s'abattant sur Israël, des soldats iraniens marchant sur Jérusalem. BBC Verify, le département de vérification de la BBC, a relevé des défauts visuels typiques d'une génération synthétique — micro-mouvements faciaux incohérents, anomalies sur les ombres, dégradations sur les textures de tissu. La vidéo n'a pas été reprise par les médias d'État iraniens, qui n'ont ni revendiqué ni démenti.
Le 27 avril, à Mashhad Ardehal, dans l'ouest de Kashan, les autorités locales ont dévoilé un mural intitulé « Martyrs de la lutte épique ». Mojtaba Khamenei y figure aux côtés de Qassem Soleimani (tué en 2020 dans une frappe américaine à Bagdad), Ebrahim Raïssi (mort en 2024 dans un accident d'hélicoptère) et Ruhollah Khomeini (mort en 1989). Tous les autres personnages représentés sont morts. La présence de Mojtaba sur ce mural a été lue par plusieurs analystes comme un message ambigu — héroïsation par anticipation, ou aveu d'une fragilité ?
La séquence du Time, publiée le 21 avril, allait dans le même sens. Le quotidien américain titrait : « The Supreme Leader of Iran No Longer Rules Supreme » — le Guide suprême de l'Iran ne règne plus en suprême.
Qui dirige vraiment l'Iran depuis le 28 février ?
Dans l'attente d'une présence publique du Guide, l'exécutif iranien fonctionne par délégation collective. Le New York Times a identifié un « triangle » qui prend les décisions au quotidien. Trois figures, anciens compagnons de Mojtaba dans la guerre Iran-Irak des années 1980 :
- Hossein Taeb — ex-chef du renseignement de l'IRGC, expert des dossiers sécuritaires
- Mohsen Rezaei — général, ancien commandant de Mojtaba dans les années 1980, sorti de retraite après le 28 février
- Mohammad Bagher Ghalibaf — président du Parlement (Majles), désormais en charge des négociations bilatérales avec Washington — il a pris la place d'Abbas Araghchi à cette table
Le triangle se fissure cependant. Le 30 avril, Iran International rapportait que Pezeshkian et Ghalibaf cherchent à évincer Araghchi de la diplomatie, l'accusant de « subservience » envers les Gardiens de la révolution. Et la séquence de cette semaine — Pezeshkian confirmant la rencontre de deux heures avec Mojtaba — donne au président une visibilité nouvelle dans l'arène intérieure.
Quatre figures se partagent donc, à des degrés divers, l'exercice du pouvoir effectif : le triangle de la guerre Iran-Irak (Taeb, Rezaei, Ghalibaf), auquel s'ajoute désormais Pezeshkian. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi reste en place, mais son périmètre s'érode. Le commandant de l'IRGC Ahmad Vahidi, en poste depuis le 1er mars, gère le volet militaire.
Notre lecture
L'invisibilité prolongée n'est pas un accident. Elle a une fonction défensive — couper toute trace, éviter une élimination par le Mossad — et une fonction politique. Tant que Mojtaba n'apparaît pas, la rumeur de sa mort, de son incapacité ou de son simple effacement reste vivante. Cette ambiguïté nourrit la peur dans l'opinion publique iranienne et donne aux exécutants — le triangle, Pezeshkian, Vahidi — une marge d'autonomie inhabituelle.
Le risque, à terme, est inverse. Un système politique qui repose sur l'autorité incarnée d'un Guide ne peut survivre indéfiniment à l'absence d'incarnation. Soit Mojtaba apparaît bientôt — réel, blessé mais vivant — et reprend l'autorité formelle. Soit l'absence se prolonge, et la République islamique entre dans une zone constitutionnelle inédite, où la fonction existe sans le corps qui l'exerce.
Ce qu'on regarde maintenant
- Une éventuelle apparition vidéo ou photographique vérifiable de Mojtaba Khamenei — premier indicateur d'un retour à la normale institutionnelle
- La concurrence entre Pezeshkian et le « triangle » Taeb-Rezaei-Ghalibaf pour le contrôle de la diplomatie iranienne dans les pistes de négociation USA-Iran (Pentagone 29 mai, État 2-3 juin)
- La position de l'Assemblée des experts, qui pourrait, en cas d'incapacité prolongée du Guide, activer un mécanisme de gouvernance collégiale — le précédent n'existe pas dans l'histoire de la République islamique
- Le sort d'Abbas Araghchi, ministre des Affaires étrangères dont la marge s'érode depuis le 30 avril selon Iran International
- Toute photo, audio ou enregistrement authentifié de Mojtaba — la prochaine apparition publique pourrait être le tournant de la séquence
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Sources : New York Times — enquête 23 avril 2026, Iran International, BBC Verify — analyse vidéo IA, Time — analyse 21 avril 2026, L'Orient-Le Jour, Times of Israel, France 24, Al Jazeera.











