Aux funérailles nationales de son père, début juillet à Téhéran, tous les regards cherchaient un absent. Au premier rang de la Grande Mosalla, devant le cercueil enveloppé du drapeau iranien et surmonté de l'emblématique turban noir, se tenaient le président Massoud Pezeshkian, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, les chefs des Gardiens de la révolution — et trois des fils d'Ali Khamenei : Massoud, Mostafa et Meysam. Mais pas Mojtaba, celui qui a hérité de la fonction. Désigné Guide suprême le 9 mars 2026, neuf jours après la mort de son père dans une frappe israélo-américaine, il n'est jamais apparu en public depuis — ni photo, ni vidéo, ni enregistrement authentifié. Une question demeure, sans réponse vérifiable par des tiers : dans quel état se trouve l'homme qui dirige la République islamique ?
Aucune apparition publique depuis sa désignation
L'Assemblée des experts, l'instance chargée par la Constitution de désigner le Guide suprême, a tenu un vote interne du 3 au 8 mars 2026 ; l'annonce est tombée le 9 mars : le successeur d'Ali Khamenei est son fils Mojtaba, né en 1969 à Machhad, formé à Qom auprès des maîtres conservateurs sans être devenu lui-même ayatollah de premier rang — une légitimité religieuse fragile, compensée par son emprise ancienne sur les appareils de sécurité. Depuis, le compteur des apparitions reste à zéro. Il « ne s'exprime que via des communiqués qui lui sont attribués », selon la formule de l'AFP — le premier, le 12 mars, une seule phrase lue à l'antenne sous une photo ancienne : « Le levier du blocage du détroit d'Ormuz doit continuer à être utilisé. » Le contraste avec son père, qui parlait en public au moins une fois par semaine, donne à ce silence un poids institutionnel : dans la République islamique, la fonction de Guide est indissociable d'une présence visuelle constante.
Absent jusqu'aux funérailles de son père
L'épisode le plus spectaculaire de cette invisibilité s'est joué début juillet, au deuxième jour des obsèques nationales d'Ali Khamenei. La grande prière, dirigée par Ja'far Sobhani, un ayatollah de 97 ans enseignant à Qom, a réuni l'essentiel de l'appareil d'État — Pezeshkian, Ghalibaf, le général Esmaïl Qaani pour la Force Qods, le chef des Gardiens Ahmad Vahidi — devant une foule que les autorités disaient attendre entre 15 et 20 millions de personnes à Téhéran, avant la poursuite des funérailles dans d'autres villes d'Iran et d'Irak et l'inhumation prévue à Machhad. Trois fils du défunt étaient là, selon les images de la télévision d'État. Le Guide suprême en exercice, lui, n'y était pas — blessé, rappelle l'AFP, dans les bombardements du 28 février qui ont tué son père au premier jour de la guerre.
Blessures : la version officielle et celle du New York Times
Sur son état, deux récits coexistent. La version officielle, distillée par le chef du protocole du bureau du Guide au fil du printemps, a évolué de « parfaite santé » à « bonne santé », avant de concéder qu'un « éclat d'obus » l'avait atteint derrière l'oreille. Le New York Times, dans une enquête du 23 avril 2026 fondée sur vingt-trois sources iraniennes anonymes — diplomates, anciens responsables, personnel médical —, décrit des blessures autrement lourdes : trois opérations à la jambe, une prothèse en attente, le visage et les lèvres sévèrement brûlés, la parole difficile, une main opérée. Selon ces mêmes sources, il vivrait dans un lieu tenu secret, entouré d'une équipe médicale permanente, « mentalement lucide et engagé » dans les décisions. Téhéran n'a pas répondu sur le fond ; l'écart entre les deux versions n'a jamais été comblé.
Des courriers en moto plutôt qu'un téléphone
La même enquête documente son mode de communication : pas de téléphone ni de visioconférence, mais des messages manuscrits scellés, portés en voiture et à moto par des courriers empruntant des routes secondaires. La logique est défensive : les services israéliens ont démontré leur capacité à géolocaliser les responsables de l'axe iranien — la traque qui a tué Hassan Nasrallah en septembre 2024, puis Ali Khamenei en février 2026, s'est appuyée sur des renseignements humains et électroniques convergents. Les commandants des Gardiens de la révolution évitent, toujours selon le New York Times, de se rendre auprès du Guide, de crainte de mener Israël jusqu'à sa cachette : ce sont les courriers qui se déplacent, pas les généraux.
Les signes de vie, tous indirects
Les preuves d'existence restent de seconde main. À la mi-mai, la télévision d'État a annoncé une rencontre avec Ali Abdollahi, chef du commandement des forces armées — « de nouvelles directives et orientations » auraient été données —, sans aucune image. Début juin, le président Pezeshkian a déclaré, toujours à la télévision d'État, avoir rencontré Mojtaba pendant plus de deux heures — première confirmation publique d'un entretien direct, là encore sans date, sans lieu, sans photo. Le 2 juin, le secrétaire d'État américain Marco Rubio l'a dit « probablement vivant » et « de plus en plus impliqué » dans les décisions. Côté dossiers, une seule trace politique de fond : selon Reuters, citant deux sources iraniennes haut placées, il aurait ordonné le 21 mai que le stock d'uranium enrichi — 440,9 kilos à 60 % au dernier inventaire de l'AIEA — ne quitte pas le pays ; dès le lendemain, des responsables américains affirmaient à l'Associated Press que l'Iran s'était engagé « en termes généraux » à l'abandonner. La contradiction n'a jamais été levée.
Autour de ce vide, la fabrique d'images s'est emballée : une vidéo le montrant en salle de commandement, diffusée au printemps par le média d'opposition Iran International, présentait selon BBC Verify les défauts typiques d'une génération par intelligence artificielle ; fin avril, un mural dévoilé près de Kashan l'a représenté aux côtés de Qassem Soleimani, d'Ebrahim Raïssi et de Ruhollah Khomeini — tous morts. Héroïsation par anticipation ou aveu de fragilité : les analystes n'ont pas tranché.
Qui exerce le pouvoir pendant ce temps
Dans l'attente d'une incarnation, l'exécutif fonctionne par délégation. Le New York Times a identifié un « triangle » de compagnons de Mojtaba datant de la guerre Iran-Irak : Hossein Taeb, ancien chef du renseignement des Gardiens, Mohsen Rezaei, général sorti de retraite, et Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, devenu la voix des négociations avec Washington. Le président Pezeshkian, fort de sa rencontre revendiquée avec le Guide, y a gagné une visibilité nouvelle ; le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, lui, voit son périmètre s'éroder, selon Iran International. L'invisibilité du Guide n'est pas qu'un problème de communication : elle donne à ses exécutants une autonomie sans précédent dans l'histoire de la République islamique, dont la Constitution ne prévoit pas l'absence prolongée du sommet.
Au premier rang de la Grande Mosalla, devant le cercueil au turban noir, il y avait le président, les généraux et trois des fils du défunt. La place du quatrième — celui qui a hérité de la fonction suprême — reste, jusqu'à preuve du contraire, une place vide.











