Deux pays sans un mètre de frontière commune, séparés par plus de 1 500 kilomètres et par l'Irak, qui se sont frappés à coups de missiles balistiques : la rivalité entre l'Iran et Israël est devenue l'une des plus explosives du Moyen-Orient. Elle n'a pourtant rien d'éternel. Il y a un demi-siècle, les deux pays étaient alliés ; tout a basculé en 1979.
Sous le chah, deux alliés que le pétrole rapprochait
En mars 1950, l'Iran reconnaît Israël de fait, sans annonce officielle — l'un des premiers États à majorité musulmane à le faire, après la Turquie et l'Albanie. Sous le règne du chah Mohammad Reza Pahlavi, les deux capitales nouent une coopération discrète mais solide : pétrole iranien d'un côté, technologie, agriculture et renseignement israéliens de l'autre. L'Iran abrite alors l'une des plus importantes communautés juives du Moyen-Orient.
Pour Israël, encerclé par des voisins arabes hostiles, l'Iran du chah s'inscrit dans une « doctrine de la périphérie » : s'allier aux puissances non arabes de la région — Turquie, Iran, Éthiopie — pour desserrer l'étau. Rien, à l'époque, ne laisse présager une guerre.
La révolution islamique, qui a tout renversé
Le 16 janvier 1979, le chah quitte l'Iran. Le 11 février, la monarchie tombe et l'ayatollah Rouhollah Khomeini installe un gouvernement provisoire ; la République islamique sera proclamée le 1er avril, après un référendum. Le nouveau régime fait de l'antisionisme un marqueur idéologique. Le 16 février, l'Iran annonce la rupture de ses relations avec Israël ; la mission israélienne de Téhéran, qui n'avait jamais eu le rang d'ambassade, devient ensuite celle de l'Organisation de libération de la Palestine.
Dans la rhétorique de Khomeini, les États-Unis deviennent le « grand Satan ». La disparition de l'État hébreu devient un objectif affiché du régime. En quelques mois, deux alliés sont devenus ennemis déclarés — non pour un litige frontalier ni une ressource, mais au nom d'une idéologie.
La rupture publique fut immédiate ; la rupture réelle le fut moins. Dès 1980, le gouvernement de Menahem Begin vend en secret à l'Iran de Khomeini des pneus pour ses avions de combat F-4 Phantom, puis des pièces détachées, alors que Téhéran entre en guerre contre l'Irak. En 1985 et 1986, Israël sert encore d'intermédiaire à des livraisons d'armes américaines à l'Iran, révélées par le scandale de l'Irangate.
L'axe de la résistance, la guerre par procuration
Sans frontière commune, et longtemps sans moyen de frapper Israël directement, l'Iran bâtit en quarante ans un réseau de relais armés, qu'il baptise « axe de la résistance ». Le Hezbollah libanais, créé sous tutelle iranienne dans les années 1980 pendant la guerre civile du Liban, en est la pièce maîtresse : longtemps tenu pour le groupe non étatique le plus lourdement armé au monde. Sa première capacité de frappe sur le territoire israélien, Téhéran ne l'obtient qu'avec le missile Shahab-3, essayé en 1998 et probablement déclaré opérationnel en 2003, selon le Center for Strategic and International Studies, un centre de recherche américain.
S'y greffent le Hamas et le Jihad islamique à Gaza, les rebelles houthis au Yémen, des milices chiites en Irak et, jusqu'à sa chute, le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Téhéran les finance, les arme et les forme : jusqu'à 100 millions de dollars par an pour l'ensemble des groupes armés palestiniens qu'il soutient, dont le Hamas, et des centaines de millions de dollars pour les Houthis, selon le département d'État américain en 2020. Des décennies durant, l'Iran combat Israël par procuration, en se gardant de l'affrontement direct.
Le nucléaire, au cœur de la peur israélienne
L'autre moteur du conflit est le programme nucléaire iranien. Israël juge qu'un Iran doté de l'arme atomique représenterait une menace existentielle, venant d'un régime qui appelle à sa disparition.
L'Iran assure que son programme est civil. Mais il est le seul État non doté de l'arme nucléaire à avoir produit et accumulé de l'uranium enrichi jusqu'à 60 %, un niveau sans justification civile crédible selon la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, et tout proche du seuil militaire de 90 %. Ses stocks à 60 % atteignaient 440,9 kilogrammes à la mi-juin 2025, avant les frappes, selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), qui dit ne plus pouvoir indiquer depuis ni où ils se trouvent, ni si l'enrichissement a cessé. Le Conseil des gouverneurs de l'agence a jugé en juin 2025 que l'Iran manquait à ses obligations de contrôle nucléaire, les garanties prévues par le traité de non-prolifération ; il a renouvelé ce constat en juin 2026, puis demandé le 9 septembre 2026 que le dossier soit transmis au Conseil de sécurité et à l'Assemblée générale des Nations unies. Pour retarder le programme, Israël a, au fil des ans, assassiné des scientifiques iraniens et saboté des installations — du virus Stuxnet aux explosions sur le site de Natanz.
Quand la guerre de l'ombre est devenue frappes directes
Longtemps, Iran et Israël se sont affrontés sans se nommer : sabotages, cyberattaques, assassinats ciblés, frappes contre les relais iraniens en Syrie. L'attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, fait sauter ce plafond. La guerre de Gaza, puis l'offensive israélienne contre le Hezbollah, entraînent toute la région dans l'escalade.
En 2024, pour la première fois, l'Iran et Israël se frappent directement, par vagues de drones et de missiles. En juin 2025, Israël lance une campagne de frappes contre l'Iran, et les États-Unis bombardent le 21 juin les sites nucléaires de Fordo, Ispahan et Natanz. Le 28 février 2026, Washington et Israël attaquent ensemble l'Iran : une guerre ouverte faite depuis de trêves fragiles et de reprises, dont l'état des combats est suivi dans notre dossier sur la guerre entre l'Iran et les États-Unis.
Un axe affaibli, un conflit loin d'être clos
Le rapport de force a changé. Début 2026, l'axe de la résistance est affaibli : le Hamas et le Hezbollah sortent éprouvés de mois de guerre, le régime Assad est tombé en Syrie. Privé de ses boucliers avancés, l'Iran s'est retrouvé plus exposé, jusqu'à être attaqué directement sur son sol.
Pour la France et l'Europe, l'enjeu n'est pas que diplomatique. Toute flambée fait remonter le baril et pèse sur les prix à la pompe. Par le détroit d'Ormuz passait en 2025 environ un quart du pétrole échangé par voie maritime dans le monde, selon l'Agence internationale de l'énergie ; pendant la guerre de 2026, l'Iran en a de fait fermé le passage, provoquant un choc énergétique mondial, selon le Council on Foreign Relations, un centre de recherche américain. Le 22 septembre, Téhéran posait encore ses conditions à la réouverture du détroit, a rapporté la télévision d'État iranienne. La France, elle, doit conserver des stocks stratégiques équivalant à 29,5 % des produits pétroliers consommés en un an, soit un peu plus de trois mois. C'est ainsi qu'un conflit né d'une révolution, il y a près d'un demi-siècle, continue de se mesurer aussi en euros par litre.











