Dans la foule massée sous le dôme de la Mosalla de Téhéran, samedi, beaucoup brandissaient deux portraits. Celui d'Ali Khamenei, exposé dans son cercueil pour un hommage national de six jours, avant son inhumation le 9 juillet à Machhad, sa ville natale. Et celui de son fils Mojtaba, qui lui a succédé à la fonction de Guide suprême — un dirigeant que, quatre mois après sa désignation, aucun Iranien n'a encore vu en public.
La mort violente d'Ali Khamenei, tué à 86 ans le 28 février dans le bombardement de sa résidence par des frappes israélo-américaines, a imposé à la République islamique un exercice qu'elle n'avait connu qu'une fois en quarante-sept ans : remplacer l'homme qui domine toutes ses institutions.
Que contrôle le Guide suprême ?
Clé de voûte du système théorisé par l'ayatollah Khomeini — le velayat-e faqih, ou « tutelle du juriste religieux » —, le Guide suprême se tient au-dessus du président de la République, qui gère le quotidien du pays. Commandant en chef des forces armées, il a autorité sur les Gardiens de la révolution, nomme le chef de l'autorité judiciaire, la moitié du Conseil des gardiens qui filtre lois et candidatures, ainsi que la direction de l'audiovisuel d'État. Les grands arbitrages — nucléaire, relations avec Washington, riposte ou négociation — remontent à lui.
Qui désigne le Guide suprême ?
Sur le papier, la tâche revient à l'Assemblée des experts, un collège de 88 religieux élus au suffrage universel, dont les candidatures sont elles-mêmes filtrées par le Conseil des gardiens. Dans les faits, les analystes qui ont commenté la succession décrivent une décision préparée en petit comité, entre responsables religieux, militaires et civils du régime. Le précédent remonte à juin 1989 : à la mort de Khomeini, fondateur de la République islamique, l'Assemblée avait désigné Ali Khamenei dès le lendemain.
L'histoire s'est répétée en accéléré. Début mars, quelques jours après la mort de son père, Mojtaba Khamenei est devenu le troisième Guide suprême de l'histoire iranienne, après Khomeini (1979-1989) et Ali Khamenei (1989-2026). La transmission de père en fils, inédite, heurte un principe fondateur — la République islamique s'était précisément construite contre la monarchie héréditaire des Pahlavi —, un paradoxe abondamment relevé par les analystes et par l'opposition en exil.
Un successeur que personne ne voit
Religieux de 56 ans longtemps cantonné aux coulisses du bureau de son père, Mojtaba Khamenei reste une énigme, au point que sa survie même a fait l'objet de rumeurs insistantes. Depuis sa désignation, il ne s'est jamais montré publiquement et ne s'exprime que par des communiqués qui lui sont attribués — le premier, mi-mars, promettait la « vengeance ». Ce mot, un laudateur l'a repris samedi devant les fidèles en pleurs : « Nous ne sommes pas là pour un enterrement mais pour une vengeance. »
Les funérailles se déroulent sous très haute tension, dans un centre de Téhéran quadrillé de blocs de béton, au moment où le cessez-le-feu avec les États-Unis reste fragile et six mois après d'importantes manifestations contre la vie chère. Les autorités disent attendre entre 15 et 20 millions de participants rien qu'à Téhéran. Lundi, la dépouille traversera les rues de la capitale, avant la ville sainte de Qom, puis Machhad. « Je n'ai jamais eu la chance de voir le guide suprême de près et je le regrette », confiait samedi à l'AFP Javad Akbari, un employé de l'alimentaire de 43 ans, venu dire adieu au père.
Le fils, lui, gouverne sans visage. Au-dessus du cercueil de l'ancien Guide, les portraits du nouveau tiennent lieu d'apparition publique.











