Le 21 août au soir, Mark Carney a suspendu les négociations commerciales avec les États-Unis et rappelé ses négociateurs à Ottawa. Les derniers changements apportés par Washington à ses propositions étaient, selon le Premier ministre canadien, « injustes, non économiques » et remettaient en cause « la fiabilité de tout accord ». À 0 h 01 le 22 août, des droits de douane supplémentaires de 50 % sont entrés en vigueur aux États-Unis sur environ 28 milliards de dollars canadiens de produits, selon Ottawa.
Donald Trump avait signé ces mesures le 20 juillet, en s'appuyant sur la Section 338 du Tariff Act de 1930, une disposition qui permet au président d'imposer jusqu'à 50 % de droits supplémentaires à un pays qu'il juge discriminatoire envers le commerce américain. Leur entrée en vigueur, prévue le 19 août, avait été repoussée de trois jours, Washington estimant alors qu'Ottawa s'était engagé à lever les mesures en cause. « Quand vous êtes attaqué, c'est que vous êtes en guerre. Nous avons été attaqués », a déclaré Mark Carney le jour de l'entrée en vigueur.
Ce qui a fait échouer la négociation
Les négociateurs discutaient de l'automobile, des produits laitiers, des boissons alcoolisées et de l'avenir de l'accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Selon Mark Carney, les dernières demandes américaines visaient notamment la capacité du Canada à conclure certains accords commerciaux avec d'autres partenaires. L'administration Trump accuse au contraire Ottawa d'avoir rompu son engagement et de maintenir des mesures discriminatoires contre les produits américains. « Le Canada veut les avantages d'un État sans en être un », a écrit Donald Trump le 23 août sur son réseau Truth Social.
Le Premier ministre canadien a aussi affirmé qu'Ottawa n'était « pas prêt à transiger sur la protection de la langue française et de notre culture ». Le 27 août, le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a assuré que la promotion du français n'était pas un point de rupture, une précision saluée par le ministre canadien Dominic LeBlanc. Les textes négociés n'ont pas été rendus publics.
Riposte canadienne, puis nouvelles mesures américaines
Depuis le 8 septembre à 0 h 01, le Canada applique des contre-droits allant jusqu'à 50 % sur 27,6 milliards de dollars canadiens de produits importés des États-Unis, au nom d'une riposte « dollar pour dollar ». Sur l'acier et l'aluminium américains, les contre-droits canadiens déjà en place sont passés de 25 à 50 %, au niveau américain.
Washington a répondu le jour même par cinq nouvelles proclamations. Depuis le 29 septembre, certains alcools, produits laitiers et autres produits canadiens déjà taxés à 50 % sont interdits d'importation aux États-Unis. Depuis le 15 septembre, la liste des produits taxés a changé : le sel de déneigement et le ciment en sont sortis, des véhicules tout-terrain et d'autres produits laitiers y sont entrés. Une proclamation signée le 23 octobre retire encore certains produits de la liste et en ajoute d'autres, à compter du 30 octobre.
Un soutien public aux industries touchées
Le gouvernement canadien a annoncé en août 7,5 milliards de dollars canadiens de mesures nouvelles ou renforcées pour les salariés et les entreprises touchés. Le 21 octobre, Mark Carney et le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, ont présenté un plan de 8,7 milliards de dollars canadiens d'investissements et de mesures pour l'acier, l'automobile et les minéraux critiques de la province.
L'économie canadienne n'abordait pas cette rupture en position de faiblesse. Statistique Canada a publié le 28 août une hausse du produit intérieur brut de 0,8 % au deuxième trimestre, portée d'abord par les exportations, puis par la consommation et l'investissement des entreprises. Les exportations ont progressé de 3,6 %, leur plus forte hausse depuis le début de 2023. La variation du premier trimestre a été révisée de 0 % à +0,1 %. Ces chiffres s'arrêtent en juin, avant les nouveaux droits d'août.
L'enquête de la Banque du Canada auprès des entreprises, publiée le 19 octobre, a été menée du 6 août au 2 septembre, environ aux trois quarts avant la rupture. Elle montrait un moral en amélioration au troisième trimestre ; les réponses recueillies depuis suggèrent que les nouveaux droits américains et les contre-droits canadiens pèsent sur les perspectives des entreprises.
L'automobile au cœur du différend
Fin août, Donald Trump a menacé de porter à 50 %, à compter du 1er janvier 2027, les droits frappant les voitures, les camions, les pièces automobiles et l'acier en provenance du Canada. Les pièces traversent souvent plusieurs fois la frontière avant l'assemblage final, et l'Ontario concentre une grande partie de cette industrie, dont dépendent aussi les constructeurs américains. Le 22 août, Business Roundtable, l'association des dirigeants de grandes entreprises américaines, a demandé aux deux gouvernements de revenir à la table des négociations, de retirer les droits « néfastes » et de préserver l'accord nord-américain.
Aucun président n'avait utilisé la Section 338 pour lever des droits de douane depuis son adoption. Ces droits s'appliquent même aux produits qui relèvent du régime préférentiel de l'ACEUM. L'accord reste juridiquement en vigueur : après le refus américain de le prolonger cette année, sa procédure de réexamen annuel se poursuit, et son horizon reste 2036 sans nouvel accord.
Une opinion canadienne derrière Carney en août
Dans une enquête de l'Institut Angus Reid, menée en ligne les 22 et 23 août auprès de 1 468 adultes et financée par l'institut, 76 % des répondants estimaient que le Canada avait eu raison de quitter la négociation plutôt que d'accepter un mauvais accord ; c'était aussi l'avis de 53 % des électeurs conservateurs de 2025. 62 % jugeaient les contre-droits annoncés « à peu près justes dans les circonstances ». Le soutien n'excluait pas l'inquiétude : 38 % des actifs craignaient pour leur propre emploi.
Ottawa pose ses conditions, Washington hausse le ton
Le 1er septembre, Mark Carney a décrit des négociateurs américains qui voulaient, selon lui, que les industries canadiennes clés « deviennent des filiales de facto des industries américaines ». Il a posé sa condition pour reprendre : que les Américains cessent « de diffuser des mèmes, de lancer des piques » et abordent les discussions « avec sérieux ». Le 3 septembre, Donald Trump a écrit sur Truth Social qu'il était « très bien » pour des responsables politiques canadiens comme Mark Carney de faire de lui « l'ennemi », « jusqu'à ce que leur économie s'effondre ». Le décret qu'il avait signé le 27 août ordonnait de renommer le lac Ontario « lac Amérique » dans les références fédérales américaines.
Le 21 octobre, en présentant le plan ontarien, Mark Carney a répété que le Canada restait prêt à négocier un accord équitable lorsque les États-Unis seraient disposés à s'asseoir « de bonne foi ».











