Ce qui se passe déjà : un rationnement localisé
Au 2 avril, le rationnement n'est pas national. Il est local, décidé au cas par cas. À Poitiers, certaines stations limitent les automobilistes à dix litres par passage. Ailleurs, des stations affichent « un seul plein par véhicule » sans préciser de quantité. D'autres ferment purement et simplement faute de stock.
Avec 1 745 stations en rupture partielle ou totale et une Agence internationale de l'énergie qui prévient qu'« avril sera pire que mars », la question n'est plus de savoir si le rationnement va s'étendre. C'est de savoir comment il fonctionne — et quels sont vos droits.
Qui décide du rationnement et comment
En France, le rationnement de carburant n'est pas décidé par le gouvernement en bloc. Il est ordonné par le préfet de département, par arrêté préfectoral, en fonction de la situation locale d'approvisionnement.
Le mécanisme est le suivant : quand les stocks d'une zone passent sous un seuil critique, le préfet peut prendre un arrêté qui impose des restrictions aux stations-service de son département. Ces restrictions peuvent prendre plusieurs formes :
— Limitation du volume par plein : 10, 20 ou 30 litres par véhicule, comme à Poitiers.
— Restriction par type de véhicule : les véhicules professionnels (transporteurs, artisans) peuvent être autorisés à un plein complet tandis que les particuliers sont limités.
— Distribution prioritaire : un arrêté préfectoral peut imposer aux stations de servir en priorité les forces de l'ordre, les sapeurs-pompiers, le SAMU, les médecins et les ambulances. C'est ce qui a été appliqué dans la Marne lors de précédentes crises.
— Fermeture de stations : le préfet peut ordonner la fermeture temporaire de certaines stations pour concentrer les approvisionnements sur des points de distribution stratégiques.
Le non-respect d'un arrêté préfectoral est une contravention de 1re classe (article R610-5 du Code pénal), passible d'une amende de 38 euros. En pratique, les sanctions sont rares : l'objectif est de gérer la pénurie, pas de verbaliser.
Le précédent de 1973 : ce que la France a déjà vécu
La France n'en est pas à sa première crise pétrolière. En octobre 1973, l'embargo de l'OPEP provoqué par la guerre du Kippour fait quadrupler le prix du brut en six mois. Le gouvernement de Pierre Messmer décrète une série de mesures qui marquent profondément la mémoire collective.
Les dimanches sans voiture. Le premier a lieu le 18 novembre 1973. Les Parisiens se retrouvent à pied ou à vélo sur les Champs-Élysées. La mesure est d'abord universelle, puis alternée entre plaques paires et impaires.
Le rationnement par plaques. Les automobilistes dont le dernier chiffre de plaque est pair ne peuvent se ravitailler que les jours pairs — et inversement. Les plaques comportant uniquement des lettres sont classées « impaires ».
La limitation de vitesse. La vitesse maximale passe à 90 km/h sur route et 120 km/h sur autoroute. Les enseignes lumineuses doivent s'éteindre après 22 heures. En 1976, le changement d'heure est instauré pour économiser l'énergie — un héritage qui perdure cinquante ans plus tard.
En 2026, aucune de ces mesures nationales n'a été décrétée. Le rationnement reste départemental et volontaire. Mais les outils existent. Le Livre VI du Code de l'énergie et le dispositif ORSEC donnent au gouvernement les bases juridiques pour passer à l'échelle nationale si la situation l'exige.
Votre employeur, votre absence, vos droits
C'est la question que des millions de salariés se posent sans trouver de réponse claire : si je n'ai plus de carburant, suis-je obligé d'aller travailler ?
La réponse juridique est nuancée, et elle ne plaira ni aux employeurs ni aux salariés.
La pénurie n'est pas une force majeure automatique. Selon les analyses de Éditions Tissot, ni le Code du travail ni la jurisprudence ne considèrent la pénurie de carburant comme un cas de suspension automatique du contrat de travail. Le salarié qui ne se présente pas à son poste doit justifier son absence.
Mais ce n'est pas une faute non plus. Si le salarié peut démontrer qu'il n'avait réellement aucun moyen de se rendre au travail — pas de transports en commun, pas de covoiturage possible, pas de réserve de carburant — l'absence n'est pas constitutive d'une faute. L'employeur ne peut pas sanctionner un salarié pour une impossibilité objective de déplacement, à condition que celui-ci ait fait preuve de diligence.
Concrètement, si vous ne pouvez pas vous rendre au travail à cause de la pénurie :
— Prévenez votre employeur le plus tôt possible, par écrit (mail, SMS).
— Documentez la situation : captures d'écran des stations en rupture autour de chez vous (prix-carburants.gouv.fr), photo du tableau de bord montrant le réservoir vide.
— Proposez des alternatives : télétravail, récupération des heures, aménagement d'horaires.
— Demandez un congé si nécessaire : RTT, congé sans solde, ou récupération. L'employeur n'est pas obligé de payer une journée d'absence non travaillée, même si la raison est légitime.
Votre employeur, de son côté, a l'obligation de ne pas vous sanctionner si votre absence est objectivement justifiée. Il doit aussi étudier de bonne foi les alternatives que vous proposez — notamment le télétravail lorsque le poste le permet.
Ce qui peut encore arriver
Le rationnement actuel est localisé et informel. Les stations s'auto-organisent, les préfets interviennent au cas par cas. Mais si la crise s'installe dans la durée — ce que l'AIE laisse entendre — le passage à un dispositif national n'est pas exclu.
Le scénario intermédiaire : extension des arrêtés préfectoraux à une quinzaine de départements, avec une limitation uniforme à 20 ou 30 litres par véhicule. Distribution prioritaire aux services essentiels sur tout le territoire. Cela ne nécessite pas de loi nouvelle — les outils existent.
Le scénario 1973 : plaques paires/impaires au niveau national, limitation de vitesse sur autoroute, interdiction de circuler certains jours. Ce scénario supposerait une fermeture prolongée d'Ormuz au-delà de juin et un échec du destockage de l'AIE. Il n'est pas probable à court terme, mais il n'est plus impensable.
Dans les deux cas, les conséquences du blocage d'Ormuz sont le facteur déterminant. Tant que le détroit reste fermé, la pression sur les stocks augmente mécaniquement — et avec elle, la probabilité d'un rationnement élargi.











