Deux heures et demie d'entretien chez Abdelmadjid Tebboune. Pour une visite ministérielle française à Alger, le format est inhabituel. Lundi 18 mai 2026, en fin de journée, le ministre de la Justice Gérald Darmanin est reçu par le président algérien dans le cadre d'un déplacement de deux jours qui aurait été impensable il y a six mois encore. La rencontre acte le dégel d'une relation bilatérale entrée en crise à l'été 2024 et marque, du côté français, « la reprise concrète » de la coopération judiciaire opérationnelle après deux années d'interruption totale.
Lundi 18 mai à Alger : un signal d'apaisement formel
Arrivé dimanche 17 mai, Gérald Darmanin a d'abord tenu plusieurs réunions de travail avec son homologue algérien, Lotfi Boudjemaa, au siège du ministère de la Justice à Alger. La délégation française est lourde, signal politique pour l'occasion : Laureline Peyrefitte, directrice des affaires criminelles et des grâces, Vanessa Perrée, procureure nationale chargée de la criminalité organisée, et Pascal Prache, procureur national financier. La composition trace les trois lignes prioritaires : crime organisé, financier, peines et grâces.
« On a pu évoquer le travail que nous devons continuer à faire pour renouer la confiance entre deux pays qui se respectent, la France et l'Algérie », a déclaré le ministre français à l'issue de l'entretien avec Tebboune, remerciant le président pour ce « très long échange ». Le déplacement s'inscrit dans une séquence diplomatique plus large : visite à mi-février du ministre français de l'Intérieur Laurent Nuñez, puis le 9 mai de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo — reçue par Tebboune également. Le ministre algérien de l'Intérieur, Saïd Sayoud, doit lui se rendre à Paris dans « quelques jours », a annoncé Laurent Nuñez dans La Tribune Dimanche.
Ce qui a été acté : la coopération judiciaire opérationnelle
Le point central de la visite est la reprise effective de la coopération judiciaire pénale entre Paris et Alger. La chancellerie française parle d'un retour à un fonctionnement normal sur les demandes d'entraide, les commissions rogatoires internationales, les extraditions et les transfèrements de détenus. « Nous avons, sans entrer dans les détails, échangé de très précieuses informations et demandé un certain nombre d'extraditions, comme l'Algérie d'ailleurs a demandé des extraditions à la France », a précisé Darmanin.

L'embellie s'illustre déjà ailleurs : selon la chancellerie, le nombre de laissez-passer consulaires délivrés par Alger pour l'expulsion d'individus jugés dangereux vers l'Algérie est passé « de zéro à quelques centaines » ces derniers mois. C'était l'une des principales pommes de discorde de la crise — l'Algérie refusait quasi-systématiquement de reprendre ses ressortissants sous OQTF. Côté français, l'enjeu opérationnel est immédiat.
DZ Mafia, biens mal acquis : ce qui est dans la boîte à outils
Premier dossier nommément cité : la DZ Mafia. Le cartel d'organisations criminelles originaire de Marseille s'est imposé depuis 2023 sur le marché du narcotrafic dans plusieurs villes françaises, avec des relais identifiés en Algérie. « Nous partageons avec l'Algérie la difficulté de lutter contre les mafias qui font venir de la drogue et qui touchent particulièrement notre jeunesse, qu'il s'agisse de la cocaïne, du cannabis ou des psychotropes », a déclaré le ministre, en référence directe à la séquence judiciaire ouverte le même jour à Marseille avec le procès de Félix Bingui, chef présumé du clan Yoda défait par la DZ Mafia.

Deuxième dossier : les biens mal acquis. Selon Darmanin, les autorités algériennes ont déposé « une centaine de demandes » pour récupérer en France « les biens nés, malheureusement, de la corruption », en allusion aux avoirs, propriétés et fonds que des responsables de l'ancien régime d'Abdelaziz Bouteflika auraient acquis illégalement et placés en France. Le ministre a invité les responsables judiciaires algériens à se rendre à Paris début juin pour « approfondir ces dossiers » et « porter devant la justice française ces dossiers de saisie et de confiscation ».
Christophe Gleizes : grâce possible de Tebboune en juin ?
Le ministre français a confirmé avoir évoqué avec ses interlocuteurs le cas de Christophe Gleizes, journaliste sportif français arrêté en Algérie alors qu'il préparait un reportage, et condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». Sa famille a annoncé qu'il avait retiré en mars un pourvoi en cassation — une démarche présentée comme un préalable à une éventuelle grâce du président Tebboune.
Le précédent existe : l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, détenu et condamné en Algérie, a finalement été gracié. Le canal de la grâce présidentielle est devenu l'un des principaux outils diplomatiques disponibles entre les deux capitales pour clore les dossiers individuels qui empoisonnent la relation. La fenêtre s'ouvre potentiellement au 5 juillet, fête nationale algérienne.
D'où on vient : la crise du Sahara occidental
Les tensions ont éclaté à l'été 2024 lorsque Paris a apporté son soutien à un plan d'autonomie sous « souveraineté marocaine » pour le territoire disputé du Sahara occidental. L'Algérie, qui appuie historiquement les indépendantistes du Front Polisario, avait immédiatement rappelé son ambassadeur en France — geste qu'elle réserve aux ruptures les plus profondes. Depuis, une série d'épisodes a entretenu la crise : la détention puis la condamnation en Algérie de Boualem Sansal, celle de Christophe Gleizes, et en France l'incarcération d'un agent consulaire algérien soupçonné d'implication dans l'enlèvement d'un influenceur.
La coopération judiciaire avait alors été suspendue de fait : commissions rogatoires bloquées, demandes d'extradition sans réponse, laissez-passer consulaires gelés. Pendant près de deux ans, Paris et Alger ont communiqué par presse interposée plus que par les canaux diplomatiques classiques. Le redémarrage actuel sort de cette parenthèse, sans que les positions de fond — Sahara occidental, place du Polisario — aient été modifiées publiquement.
Notre lecture
La séquence en cours ressemble à une décrispation transactionnelle : Alger rouvre les laissez-passer consulaires et engage le dossier des biens mal acquis ; Paris remet en marche la coopération judiciaire opérationnelle et adresse politiquement la libération de Gleizes. Aucune des deux capitales n'a bougé sur le Sahara occidental, qui reste le point d'achoppement structurel. La construction repose donc sur un compromis fragile : tant que les contentieux opérationnels avancent, le différend politique peut rester en sourdine.
Pour la France, le bénéfice immédiat est triple — DZ Mafia, expulsions OQTF, biens mal acquis — et il a une valeur intérieure directe à un moment où le gouvernement Lecornu mise sur l'agenda régalien. Pour l'Algérie, l'ouverture d'un canal sur les biens mal acquis répond à une demande domestique forte depuis la chute de Bouteflika et la judiciarisation des cadres de l'ancien régime. Mais aucun des deux parties n'a intérêt à présenter la séquence comme une concession.
Ce qu'on regarde maintenant
- L'arrivée à Paris du ministre algérien de l'Intérieur Saïd Sayoud, annoncée pour les jours à venir, et la signature attendue d'un texte sur les expulsions OQTF.
- La venue à Paris début juin de la délégation de magistrats algériens, avec les premières demandes de saisie de biens mal acquis transmises à la justice française.
- Une décision présidentielle algérienne sur Christophe Gleizes, possible à l'approche du 5 juillet (fête nationale).
- Le sort de l'agent consulaire algérien incarcéré en France et son éventuel transfèrement.
- L'évolution de la position française sur le Sahara occidental, qui reste l'arrière-plan de toute la séquence.











