Deux heures et demie d'entretien chez Abdelmadjid Tebboune : pour une visite ministérielle française à Alger, le format est inhabituel. Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a été reçu par le président algérien au terme d'un déplacement de deux jours qui aurait été impensable quelques mois plus tôt. La rencontre acte le dégel d'une relation bilatérale entrée en crise à l'été 2024, et marque, du côté français, « la reprise concrète » de la coopération judiciaire opérationnelle après deux années d'interruption totale.
Un signal d'apaisement formel
Arrivé la veille, Gérald Darmanin a d'abord tenu plusieurs réunions de travail avec son homologue algérien, Lotfi Boudjemaa, au siège du ministère de la Justice à Alger. « On a pu évoquer le travail que nous devons continuer à faire pour renouer la confiance entre deux pays qui se respectent, la France et l'Algérie », a déclaré le ministre français à l'issue de l'entretien avec Tebboune, remerciant le président pour ce « très long échange ».
Le déplacement s'inscrit dans une séquence diplomatique plus large : visite à la mi-février du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, puis en mai de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo, également reçue par Tebboune. Le ministre algérien de l'Intérieur, Saïd Sayoud, devait à son tour se rendre à Paris — un signal « très positif », selon Laurent Nuñez.

Ce qui a été acté : la coopération judiciaire opérationnelle
Le point central de la visite est la reprise effective de la coopération judiciaire pénale entre Paris et Alger. La chancellerie française parle d'un retour à un fonctionnement normal sur les demandes d'entraide, les commissions rogatoires internationales, les extraditions et les transfèrements de détenus. « Nous avons, sans entrer dans les détails, échangé de très précieuses informations et demandé un certain nombre d'extraditions, comme l'Algérie d'ailleurs a demandé des extraditions à la France », a précisé Darmanin.
L'embellie s'illustre déjà ailleurs : selon la chancellerie, le nombre de laissez-passer consulaires délivrés par Alger pour l'expulsion d'individus jugés dangereux est passé « de zéro à quelques centaines » ces derniers mois. C'était l'une des principales pommes de discorde de la crise — l'Algérie refusait quasi systématiquement de reprendre ses ressortissants sous obligation de quitter le territoire. Côté français, l'enjeu opérationnel est immédiat.
DZ Mafia, biens mal acquis : ce qui est sur la table
Premier dossier nommément cité : la DZ Mafia. Ce cartel d'organisations criminelles originaire de Marseille s'est imposé depuis 2023 sur le marché du narcotrafic dans plusieurs villes françaises, avec des relais identifiés en Algérie. « Nous partageons avec l'Algérie la difficulté de lutter contre les mafias qui font venir de la drogue et qui touchent particulièrement notre jeunesse, qu'il s'agisse de la cocaïne, du cannabis ou des psychotropes », a déclaré le ministre, en écho au procès de Félix Bingui, chef présumé du clan Yoda défait par la DZ Mafia, ouvert le même jour à Marseille. Le trafic ne se limite d'ailleurs plus aux grandes métropoles : il gagne les villes moyennes.
Deuxième dossier : les biens mal acquis. Selon Darmanin, les autorités algériennes ont déposé « une centaine de demandes » pour récupérer en France « les biens nés, malheureusement, de la corruption », en allusion aux avoirs et propriétés que des responsables de l'ancien régime d'Abdelaziz Bouteflika auraient acquis illégalement et placés en France. Le ministre a invité les responsables judiciaires algériens à se rendre à Paris début juin pour « approfondir ces dossiers » et « porter devant la justice française ces dossiers de saisie et de confiscation ».
Christophe Gleizes : toujours détenu, une grâce espérée

Le ministre a confirmé avoir évoqué le cas de Christophe Gleizes, journaliste sportif français arrêté en Algérie alors qu'il préparait un reportage sur le club de football de la Jeunesse sportive de Kabylie, et condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». Sa famille a annoncé qu'il avait retiré en mars un pourvoi en cassation — démarche présentée comme un préalable à une éventuelle grâce du président Tebboune.
Début juillet, le journaliste restait détenu. Une grâce était espérée autour du 5 juillet, date du 64e anniversaire de l'indépendance algérienne, occasion traditionnelle de mesures de clémence. Le président de la Fifa, Gianni Infantino, a publiquement plaidé pour sa libération, allant jusqu'à l'accréditer pour la Coupe du monde. Le précédent existe : l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, condamné en Algérie, a finalement été gracié — la grâce présidentielle est devenue l'un des principaux leviers pour clore les dossiers individuels qui empoisonnent la relation.
D'où l'on vient : la crise du Sahara occidental
Les tensions ont éclaté à l'été 2024, lorsque Paris a apporté son soutien à un plan d'autonomie sous « souveraineté marocaine » pour le territoire disputé du Sahara occidental. L'Algérie, qui appuie historiquement les indépendantistes du Front Polisario, avait immédiatement rappelé son ambassadeur en France — geste qu'elle réserve aux ruptures les plus profondes. Une série d'épisodes a ensuite entretenu la crise : la détention puis la condamnation de Boualem Sansal, celle de Christophe Gleizes, et en France l'incarcération d'un agent consulaire algérien soupçonné d'implication dans l'enlèvement d'un influenceur.
La coopération judiciaire avait alors été suspendue de fait : commissions rogatoires bloquées, demandes d'extradition sans réponse, laissez-passer consulaires gelés. Pendant près de deux ans, Paris et Alger ont communiqué par presse interposée plus que par les canaux diplomatiques classiques. Le redémarrage sort de cette parenthèse, sans que les positions de fond — Sahara occidental, place du Polisario — aient été modifiées publiquement.
La séquence ressemble à une décrispation transactionnelle : Alger rouvre les laissez-passer consulaires et engage le dossier des biens mal acquis ; Paris remet en marche la coopération judiciaire et porte politiquement la libération de Gleizes. Aucune des deux capitales n'a bougé sur le Sahara occidental, qui reste le point d'achoppement structurel — un compromis fragile, où les contentieux opérationnels avancent tant que le différend politique reste en sourdine.
Pour la France, le bénéfice est immédiat et régalien — DZ Mafia, expulsions, biens mal acquis —, à un moment où le gouvernement Lecornu mise sur ce terrain. Pour l'Algérie, l'ouverture d'un canal sur les biens mal acquis répond à une demande intérieure forte depuis la chute de Bouteflika. Ni l'une ni l'autre n'a toutefois intérêt à présenter la séquence comme une concession.











