Salut militaire, image de tigre, fans de K‑pop, maillot de l'équipe nationale : à l'approche du second tour de la présidentielle, la Colombie assiste moins à un affrontement de programmes qu'à une guerre de symboles. D'un côté, le candidat de droite dure Abelardo de la Espriella joue le patriotisme et l'armée ; de l'autre, l'homme de gauche Ivan Cepeda mobilise la génération Z et la pop sud‑coréenne. Le pays sort de plus de six décennies de conflit armé interne, et chaque camp y puise des images radicalement différentes.
De la Espriella, le « tigre » et le salut militaire
À chaque allocution, Abelardo de la Espriella porte la main droite au front avant de l'abaisser sèchement, promettant « la fermeté pour la patrie ». Cet avocat millionnaire n'a jamais servi sous l'uniforme, mais le geste est devenu le signe de ralliement de ses partisans ; à ses meetings, d'anciens soldats en treillis se rangent au premier plan pour entonner l'hymne. La droite juge biaisé le tribunal spécial né de l'accord de paix de 2016 avec la guérilla des Farc, qui juge des militaires accusés d'exactions contre des civils ; le candidat promet de le supprimer.
Surnommé « El Tigre » — une formule de l'ex‑président Alvaro Uribe, qui le soutient depuis l'élimination de sa candidate au premier tour —, De la Espriella emprunte au registre de l'« homme fort ». L'analyste politique Angel Beccassino y voit un décalque du félin agressif, à l'image du lion adopté par l'Argentin Javier Milei : « la campagne reprend des symboles qui ont fonctionné, associés à des projets d'autorité forte ». Novice en politique mais orateur efficace, le candidat se met en scène dans des vidéos générées par intelligence artificielle, feux d'artifice à l'appui.
Cepeda, la génération Z et le cœur coréen
À l'opposé, la campagne du sénateur Ivan Cepeda, philosophe de formation et allié du président sortant Gustavo Petro, est jugée sobre, voire ennuyeuse par certains experts. Elle s'est trouvé une énergie inattendue : des fans de K‑pop, souvent issus de la génération Z, multiplient chorégraphies et relais en ligne sur des chansons de BTS. « Votre force irrésistible sur les réseaux et dans la rue mobilise l'espoir de toute une génération », leur a lancé sur X ce défenseur des droits humains de 63 ans, qui reprend volontiers le « cœur coréen » formé du pouce et de l'index.
Derrière l'esthétique, un enjeu plus lourd. « Beaucoup sont des personnes LGBT, des femmes, des jeunes, des minorités qui ressentent une grande menace » en cas de victoire de De la Espriella, explique le politologue Sebastian Solano, 28 ans, soutien du candidat de gauche. Le scrutin colombien rejoint d'autres rendez‑vous latino‑américains où la présidentielle se joue sur fond d'instabilité et de polarisation extrême.
Reste le maillot jaune de la Seleção, que la ferveur du Mondial a transformé en trophée. De la Espriella s'en est emparé le premier, à la manière de l'ex‑président brésilien d'extrême droite Jair Bolsonaro ; le camp Cepeda l'a accusé de l'avoir « volé » et a tenté, sans succès, un recours en justice. Désormais, Gustavo Petro et ses ministres s'affichent eux aussi tout de jaune vêtus — à quelques jours du vote, en Colombie, même les couleurs nationales se gagnent au corps à corps.











