Après plus de trois semaines de suspense, le Pérou connaît enfin son neuvième chef de l'État en dix ans — une présidente, cette fois. La conservatrice Keiko Fujimori a été proclamée gagnante du second tour le 29 juin, avec 50,13 % des voix contre 49,86 % à son rival de gauche Roberto Sanchez, selon les résultats définitifs de l'Office national des processus électoraux (ONPE). Environ 50 000 voix séparent les deux candidats : c'est l'un des scrutins les plus serrés de l'histoire récente d'Amérique latine. Et le perdant ne reconnaît pas sa défaite.
Trois semaines de suspense pour un scrutin au fil du rasoir
Le 7 juin, près de 27 millions d'électeurs étaient appelés aux urnes — le vote est obligatoire au Pérou. Au soir du scrutin, Keiko Fujimori faisait la course en tête grâce à Lima, dépouillée en premier ; son avance a fondu puis s'est inversée à mesure que remontaient les bulletins des zones rurales. Le lendemain, à près de 95 % des suffrages comptabilisés, Roberto Sanchez la devançait de 50,1 % contre 49,9 %, un écart trop mince pour être tranché : l'autorité électorale devait encore examiner des procès-verbaux contestés représentant quelque 450 000 votes. « Nous devons attendre jusqu'à la fin », appelait alors Fujimori, promettant de « respecter le résultat, quel qu'il soit » ; Sanchez se disait « très confiants et optimistes ». L'examen des bulletins litigieux et du vote des Péruviens de l'étranger a finalement inversé la tendance, jusqu'à la proclamation officielle, trois semaines plus tard.

Fujimori contre Sanchez : deux candidats que tout oppose
Keiko Fujimori, 51 ans, briguait la présidence pour la quatrième fois consécutive, après trois défaites au second tour. Sa victoire marque le retour au pouvoir du fujimorisme, plus de deux décennies après la fin de règne de son père Alberto Fujimori, qui a dirigé le pays d'une main de fer dans les années 1990 : une économie stabilisée et des guérillas vaincues, selon ses partisans, mais aussi une condamnation pour corruption et crimes contre l'humanité.
En face, Roberto Sanchez, député et ancien ministre de 57 ans, se présentait pour la première fois. Porté par les régions andines, où beaucoup s'estiment délaissés par le pouvoir central, il revendique l'héritage de Pedro Castillo, l'ancien président emprisonné depuis sa tentative avortée de dissoudre le Parlement en 2022, qu'il promettait de gracier. En cours de campagne, un juge l'a renvoyé en procès pour de présumées irrégularités financières au sein de son parti — des accusations qu'il rejette. Au premier tour, le 12 avril, marqué par un record de 35 candidatures, les deux finalistes avaient totalisé moins de 30 % des voix à eux deux. « Nous sommes entre le marteau et l'enclume », résumait avant le second tour Omar Cubas, administrateur de 35 ans à Lima, interrogé par l'AFP.
Un neuvième chef de l'État en dix ans
La nouvelle présidente hérite d'une crise politique persistante : huit présidents se sont succédé depuis 2016. Au cœur de cette instabilité, une disposition constitutionnelle permet au Parlement de destituer le chef de l'État pour « incapacité morale permanente », une notion aux contours flous. « Au rythme actuel, nous aurons peut-être encore cinq présidents en cinq ans », se désolait Omar Cubas. Fujimori ne disposera pas de majorité au Parlement et devra nouer des alliances pour espérer terminer son mandat. L'avertissement lancé avant le scrutin par l'analyste David Sulmont s'est déjà matérialisé : « Si l'écart est très serré, le vainqueur risque de voir sa légitimité contestée, ce qui pourrait alimenter davantage l'instabilité. »
L'insécurité, première préoccupation des électeurs
Au-delà de la lassitude politique, c'est la criminalité qui a dominé la campagne. Selon un sondage, près de 70 % des Péruviens espèrent qu'elle sera la priorité de la nouvelle présidence. Lima a enregistré 23 homicides pour 100 000 habitants en 2025, trois fois plus que cinq ans plus tôt, et l'extorsion frappe durement les transports : au moins 75 chauffeurs de bus ont été assassinés en 2025, principalement dans la capitale. Fujimori a promis de « sévir » contre les extorsions et les assassinats commandités : déployer l'armée en soutien à la police, démanteler les réseaux, expulser les étrangers en situation irrégulière condamnés pour des délits. Le pays a « un besoin urgent » de « résultats à très court terme », relève Ricardo Valdés, directeur de l'Observatoire du crime et de la violence, mais « cela va s'avérer très complexe car ces mesures nécessitent du temps ».
Un résultat contesté, un pays coupé en deux
Le scrutin a confirmé la fracture du pays : la côte, plus urbaine, a davantage soutenu Fujimori, tandis que le sud andin, rural et indigène, est resté le bastion de Sanchez. Le candidat de gauche refuse de reconnaître le résultat : il réclame l'annulation des votes des Péruviens de l'étranger, dénonce des irrégularités et a pris la tête, deux week-ends de suite, de marches à Lima contre « une grave atteinte au processus électoral ». « Nous allons saisir des instances internationales pour que la volonté du peuple soit reconnue », a-t-il lancé à ses partisans. La présidente élue assure de son côté que « les portes du dialogue resteront toujours ouvertes à Roberto Sánchez », comme aux autres forces représentées au Congrès.

L'élection fait par ailleurs basculer un nouveau pays dans le camp conservateur en Amérique latine, où la majorité des palais présidentiels sont désormais occupés par des dirigeants de droite — le président bolivien de centre-droit Rodrigo Paz, arrivé au pouvoir fin 2025, a été parmi les premiers à féliciter « la présidente élue du Pérou », et la Colombie a connu le même basculement. Keiko Fujimori prêtera serment le 28 juillet, jour de la fête nationale, en recevant l'écharpe présidentielle des mains du président par intérim José Maria Balcazar, pour un mandat de cinq ans. Son père l'avait portée pendant dix ans.











