Au milieu de barricades en feu et de drapeaux américains brûlés, des milliers de Colombiens ont défilé le soir du 21 juin aux cris de « Résistance ! ». Leur colère visait la victoire, sur le fil, d'Abelardo de la Espriella, le candidat soutenu par Donald Trump, dont le camp de gauche contestait alors l'élection.
À Cali, dans le sud-ouest, une marche partie en musique indigène a dégénéré : des manifestants au visage couvert ont affronté la police antiémeute, qui a répondu aux gaz lacrymogènes, ont constaté des journalistes de l'AFP. À Bogota, des centaines de jeunes, drapés de drapeaux colombiens, se sont massés devant l'Université nationale, symbole de l'enseignement public ; là aussi, des barricades ont brûlé et des projectiles ont volé. Au même moment, dans la ville caribéenne de Barranquilla, le président élu prononçait un discours triomphal.

Un avocat multimillionnaire surnommé « Le Tigre »
Abelardo de la Espriella, avocat multimillionnaire de 47 ans, promet une politique sécuritaire et ultralibérale. Surnommé « Le Tigre », il a connu une ascension fulgurante porté par un discours virulent contre les guérillas, dans une campagne endeuillée par des attentats à la bombe et l'assassinat d'un prétendant à la présidence. Il avait appelé à « éventrer » la gauche avant de modérer ses propos ; le soir de sa victoire, son ton s'est voulu conciliant, promettant de respecter les principes démocratiques et de gouverner pour « tous les Colombiens ».
Les manifestants, eux, ne désarmaient pas. « Nous avons déjà eu de nombreuses années de gouvernements de droite qui ne se préoccupent que d'enrichir les riches », a lancé Natalia, étudiante de 26 ans. Partisan de la fracturation hydraulique — une ligne rouge pour l'électorat de gauche —, le futur président cristallisait aussi les inquiétudes environnementales : « Ce type est contre la nature », a soufflé Andres Penuela, 21 ans. Sur un pont, une banderole résumait la fracture du pays : « Cepeda, défenseur des victimes. Abelardo, défenseur des bourreaux. »
Une victoire contestée
Car, ce soir-là, le résultat préliminaire ne passait pas pour certains. Le rival de gauche Iván Cepeda disait attendre le dépouillement final, et plusieurs manifestants soupçonnaient des fraudes. « Beaucoup de voix qu'Abelardo a obtenues ne sont pas authentiques (...) achats de votes ou de bulletins falsifiés », accusait Isabella Giraldo, 26 ans — des allégations qu'aucune autorité électorale n'a confirmées. Sa crainte était ailleurs : celle d'« un gouvernement agressif » envers la gauche et les mouvements qu'elle disait défendre.

Le résultat, pourtant, a tenu. Le décompte quasi complet a confirmé la victoire de De la Espriella avec 49,66 % des voix, contre 48,70 % à Cepeda — un écart d'environ 252 000 bulletins, moins d'un point. Le 24 juin, le sénateur de gauche a reconnu sa défaite ; quelques heures plus tard, le président sortant Gustavo Petro, tout en dénonçant des fraudes et une « ingérence étrangère », a lui aussi admis le résultat et ouvert la transition. De la Espriella va prendre ses fonctions le 7 août, pour un mandat de quatre ans. Mais au soir du scrutin, un étudiant de 19 ans, Brandon, prévenait déjà : « Nous allons assister à beaucoup d'autres manifestations. »











