Abdelhakim a marché 14 kilomètres à travers les montagnes, persuadé que la frontière de Ceuta venait d'ouvrir. Arrivé au bord de l'eau, on lui a dit de passer par la mer. « Je me suis alors retrouvé complètement submergé et j'ai vu deux jeunes hommes (...) mourir sous mes yeux », a-t-il raconté à l'AFP. « C'est là que j'ai reculé et me suis souvenu que j'ai deux enfants moi aussi et que je ne pouvais pas risquer ma vie. »
Environ 60 000 personnes sont entrées en quelques jours dans l'enclave espagnole de la pointe nord du Maroc, a annoncé Juan Vivas, le président du gouvernement local, qui a déploré 34 morts. L'essentiel du flux est passé dans la nuit du 30 au 31 juillet, par la terre et par la mer. « Cela représente 70 % de la population de Ceuta. C'est comme si, en 24 heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol », a-t-il illustré. Dix-huit personnes se sont noyées, selon une source policière, en tentant de contourner à la nage les barrières qui s'avancent dans la Méditerranée. Des journalistes de l'AFP ont vu des hommes, des femmes et des enfants toucher terre en abandonnant bouées et vêtements trempés, certains sachant à peine nager.

Les chemins de la rumeur
Tout est parti d'un bruit invérifiable : le poste-frontière de Sebta, nom marocain de Ceuta, aurait ouvert un soir à 22 heures. « Je me suis réveillée le matin et j'ai entendu dire que Sebta avait ouvert », a raconté à l'AFP Fatima Zahra, qui travaillait à Tanger « dans des conditions épouvantables » selon ses mots, et a pris la route avec des amis pour tenter sa chance. Plusieurs témoins décrivent la même mécanique, des messages relayés par les réseaux sociaux et des plateformes comme Discord, et le sentiment qu'une fenêtre venait de s'ouvrir. « Beaucoup de gens étaient à leur travail et soudain ils ont entendu dire que les frontières étaient ouvertes », confirme Karim, refoulé comme elle. Des taxis et des motos sont arrivés de Kénitra ou de Marrakech, à 260 et 630 kilomètres de là.

Au matin du 31 juillet, côté marocain, la police a dispersé au canon à eau et au gaz lacrymogène des milliers de candidats au passage, qui ont répliqué à coups de pierres et de frondes depuis les collines, selon un journaliste de l'AFP témoin d'une trentaine d'arrestations. Des camions-benne ont ensuite déblayé des dizaines de véhicules incendiés autour du poste-frontière de Fnideq.

De Madrid à Washington, les réponses s'opposent
Pedro Sánchez, arrivé sur place avec son ministre de l'Intérieur, a dénoncé « une attaque, une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne » et accusé des « mafias » d'avoir fabriqué la rumeur. Madrid a dépêché des dizaines de gardes civils et de policiers, huit plongeurs, un bateau et des drones.

Le chancelier allemand Friedrich Merz a sommé l'Espagne de ne pas laisser les migrants gagner le continent et le Maroc de les reprendre. La cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni s'est dite prête à « des mesures exceptionnelles (...) comme la suspension de l'espace Schengen avec l'Espagne », une proposition soutenue par la Finlande et le Danemark, jugée « démagogique » par Madrid — et sans base dans les textes européens, selon la professeure de droit Marie-Laure Basilien-Gainche, de l'université Lyon 3, citée par l'AFP. « Ce n'est pas le moment de se diviser. C'est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie », a répliqué le chef du gouvernement espagnol.
À Bruxelles, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen a réclamé la fin immédiate des traversées et des expulsions rapides, comme le permet le règlement européen sur les retours. Le Royaume-Uni a proposé son aide, tandis que l'exécutif européen indiquait n'avoir relevé aucun flux de Ceuta vers un espace Schengen déjà sous surveillance renforcée. L'intégrité de l'espace de libre circulation « est absolument garantie », a affirmé le même jour le ministre espagnol des Affaires étrangères José Manuel Albares, la plupart des entrants étant selon lui déjà repartis : « Il n'est pas possible de se déplacer depuis Ceuta et Melilla jusque dans la péninsule [espagnole] sans s'identifier à un poste de contrôle de la police », a-t-il écrit sur X.
« Je redis notre solidarité à l'Espagne, son gouvernement et son peuple », a déclaré sur X Emmanuel Macron, qui dit avoir été en contact avec Pedro Sánchez. « Ceuta ne bénéficie pas de la libre circulation vers le reste de l'espace Schengen », a rappelé le président, tout en demandant à son ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez de renforcer « si nécessaire » les contrôles à la frontière espagnole. Le dispositif, triplé dès le 31 juillet avec 184 policiers et une surveillance par drone accrue, sera quintuplé le 1er août — 334 policiers et gendarmes « en plus des effectifs habituellement mobilisés », a détaillé le ministre, avec trois avions de la Police aux frontières et davantage de patrouilles dans les trains de l'axe franco-espagnol.
Donald Trump, enfin, a vu dans les images de Ceuta « une invasion d'un pays ». « Si nous ne sommes pas au pouvoir, notre pays sera envahi à des niveaux qui feront passer ce qui arrive en Espagne pour de la gnognotte », a-t-il lancé en Conseil des ministres, à Camp David.
Dans la ville, les rideaux baissés
Ceuta, un peu plus de 80 000 habitants face au détroit de Gibraltar, vit calfeutrée. Sur la Calle Real, l'artère commerçante, presque toutes les devantures sont closes ; les boulangeries n'ouvrent plus et le pain manque, raconte à l'AFP Miguel Angel Campana, employé de voirie, qui exhorte ses voisins à surveiller leurs balcons. Des migrants arrêtent des voitures pour demander de la nourriture ou un téléphone. « C'était comme pendant la pandémie, on avait le sentiment qu'il valait mieux rester chez soi que sortir », confie Yolanda Moreno, 56 ans. La confédération patronale locale a conseillé de ne rouvrir que lorsque la sécurité pourra être garantie.

Plus de 48 300 personnes étaient déjà reparties vers le Maroc le 31 juillet à 18 heures, selon le ministère espagnol de l'Intérieur. La police en a reconduit une partie vers la frontière, parfois en brandissant la matraque ; beaucoup sont partis d'eux-mêmes. « Il y a trop de monde ici, tout est plein », a expliqué un homme à l'AFP en refranchissant la frontière en sens inverse. « Ils pensaient qu'ils savaient ce qu'ils allaient trouver ici, et ils se sont heurtés à la réalité », résume Mohammed, chauffeur de taxi de l'enclave. L'épisode dépasse déjà la crise de mai 2021, quand plus de 10 000 personnes étaient entrées en deux jours à la faveur d'un relâchement des contrôles marocains, sur des routes migratoires que l'Union européenne tente de tarir à coups d'accords.

La crise a éclaté au moment où le Maroc célébrait la fête du Trône, Mohammed VI présidant la cérémonie d'allégeance dans son palais de Tétouan, à une trentaine de kilomètres de Fnideq. À Ceuta, les fêtes annuelles du saint patron, qui devaient s'ouvrir le lendemain, ont été annulées. Sur le champ de foire, les manèges sont restés sous leurs bâches.











