Le 2 février, François-Pierre Goy ouvre un petit cahier qui « ne paie pas de mine ». Conservateur au département de la musique de la Bibliothèque nationale de France (BnF), à quelques mois de la retraite, il s'est attelé à une vingtaine de manuscrits anonymes, ces « mal-aimés » pour lesquels il a un faible. Celui-ci n'a pas de titre. « J'étais loin de me douter de ce que j'allais trouver », confie-t-il à l'AFP.
Son trésor : un manuscrit autographe de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), que la BnF présente comme une « découverte majeure reconnue par les spécialistes ». Le cahier de quarante-quatre pages réunit une douzaine de « leçons de composition » — des exercices donnés au quotidien, de mai à juillet 1778 — et sept pièces pour flûte et harpe, dont la dernière est restée inachevée.
L'élève a un nom : Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes. Excellente harpiste, fille du duc de Guînes, lui-même flûtiste renommé, elle est la première élève connue de Mozart en composition. Le compositeur n'a alors que vingt-deux ans. « Cette découverte renseigne sur le jeune professeur Mozart, en dialogue avec son élève », relève Gilles Pécout, président de la BnF.
La main du maître reconnue à quelques traits
L'attribution tient à un faisceau d'indices que seul un œil exercé pouvait réunir. « Il se trouve que dans les semaines précédentes, j'avais eu à regarder des manuscrits pédagogiques de Mozart », raconte François-Pierre Goy. En parcourant les portées, des détails « caractéristiques » de l'écriture l'arrêtent : des accolades — le symbole qui regroupe plusieurs lignes de portées sur une partition — comportant deux traits obliques ; des clés de sol « assez arrondies, un peu inclinées vers l'avant » ; une clé de fa tracée à l'inverse de l'usage français.
« Est-ce que ça ne pourrait pas être lui ? », se demande alors le conservateur. La comparaison avec d'autres autographes numérisés, l'examen du papier — français — et la présence des mêmes estampilles que sur une copie française du Concerto pour flûte et harpe, commandé jadis par le duc de Guînes, vont toutes dans le sens de son intuition. L'avis d'une musicologue, puis l'expertise de la Bibliotheca Mozartiana du Mozarteum de Salzbourg, ville natale du compositeur, la confirment fin avril.
De telles trouvailles sont rarissimes. « Sur un compositeur aussi célèbre, on n'en fait quasiment jamais », souligne Mathias Auclair, directeur du département de la musique : elles se comptent sur les doigts d'une main. La précédente remonte à 2012, lorsqu'un « Allegro molto » pour piano, écrit par Mozart à onze ans et jusque-là inconnu, avait refait surface dans un cahier oublié au grenier d'une maison particulière, en Autriche.
Sept partitions muettes depuis la Révolution
Le manuscrit traîne derrière lui une histoire mouvementée. Il « fait partie de deux paquets de musique confisqués au domicile du duc de Guînes en 1794 », pendant la Révolution française, avant d'entrer « dans les années suivantes » à la Bibliothèque, selon la BnF. C'est là qu'il a sommeillé, parmi des fonds versés de longue date aux collections publiques — une provenance qui croise les débats sur le sort des biens culturels conservés par l'État.
Pour les flûtistes et les harpistes, qui disposent d'« assez peu de répertoire », la nouvelle tient de l'aubaine : « Miraculeusement », sept morceaux s'ajoutent à ce qu'ils peuvent jouer, résume Mathias Auclair. Les pièces — une vingtaine de minutes de musique — ont été enregistrées dans la foulée et diffusées sur France Musique. Le cahier original, lui, est présenté au public lors de cette édition de la Fête de la musique, interprété à la BnF par deux musiciens de l'Orchestre philharmonique de Radio France, Mathilde Calderini à la flûte et Nicolas Tulliez à la harpe, avant de rejoindre les vitrines du musée de l'institution.
Reste le plus intime : ce que ces pages disent du lien entre le professeur et son élève. « Les mains du maître et de l'élève se mêlent dans des proportions variables », note la BnF, mais elles « partent toujours d'une idée proposée par Mozart ». Lui « écrit la partie de la harpe » et demande à la duchesse « d'écrire la partie de flûte. Ensuite, ils inversent », décrit François-Pierre Goy. Près de deux siècles et demi plus tard, le dialogue se rejoue, note pour note.











