Plusieurs centaines de journalistes et de professionnels de la presse ont défilé le 18 juin 2026 à Paris, sous une chaleur écrasante, pour « défendre l’information ». Du pied de l’AFP, place de la Bourse, jusqu’au ministère de la Culture, le cortège avançait derrière une banderole — « Défendons l’information, notre bien commun au service de la démocratie » — et un mot d’ordre inhabituel : non pas une revendication précise, mais l’alerte d’une profession qui se sent menacée dans son existence même.
« D’habitude, une grève, c’est pour obtenir quelque chose de très concret, comme le retrait d’une loi. Là, c’est pour l’honneur, pour nos valeurs », résumait Julien Fleury, reporter à Radio France et secrétaire général du SNJ, premier syndicat de journalistes. « Il faut dire à nos lecteurs, auditeurs et téléspectateurs que l’information est en danger. » Présent dans le cortège, le cofondateur de Mediapart Edwy Plenel abondait : « Ça fait cinquante ans que je fais ce métier, il n’a jamais été aussi fragilisé. »

Des plans sociaux en cascade
Le malaise tient d’abord à un modèle économique qui se dérobe : l’appétit pour l’information payante s’érode et les recettes publicitaires filent vers les grandes plateformes numériques — un basculement que traduit déjà la montée des réseaux sociaux comme première source d’information. Les plans d’économies s’enchaînent, de la presse régionale aux magazines.
Le cas le plus emblématique : le groupe Prisma — Capital, Geo, Femme Actuelle, Voici —, passé dans le giron du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, prévoit de supprimer 40 % de ses effectifs, soit 279 postes. En tête de cortège, des manifestants portaient un cercueil rouge frappé d’un « Prisma, Bolloré m’a tuer », écho aux crispations récurrentes autour de l’empire médiatique de l’industriel. Ailleurs, le groupe Centre France (La Montagne, Le Populaire du Centre…) a annoncé son sixième plan social en douze ans — 152 postes. « C’est des choix désastreux », dénonce Emmanuel Gougeon, délégué SNJ à L’Yonne républicaine : « Ne plus avoir de journalistes, c’est se priver de matière, puisque les journalistes vont sur le terrain récupérer les infos. » Les syndicats redoutent aussi des coupes chez EBRA, propriété du Crédit Mutuel, dont un comité social et économique était prévu le 22 juin.
« ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? »
À ces difficultés s’ajoute l’intelligence artificielle. Le groupe Infopro Digital (Le Moniteur, L’Usine Nouvelle) projette de supprimer dix-neuf postes de secrétaires de rédaction — ces journalistes qui corrigent et éditent les articles — pour les remplacer par cinq « chefs d’édition » assistés par l’IA. S’y greffent des relations tendues avec les géants de l’IA, qui rechignent à payer l’usage des contenus de presse. Dans le cortège, les pancartes raillaient : « Dans la presse, l’IA c’est caca », « ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? »
Au-delà des grands titres, la précarité gagne les indépendants. « Ça fait dix ans que je pige pour Geo, mais les piges ont été réduites d’année en année. En quasiment un an, je n’ai eu qu’une seule pige pour Geo », souffle Patricia Oudit, pigiste — payée à l’article, sans être salariée du média. Venue marcher en soutien, la patronne des Écologistes Marine Tondelier voyait dans l’état de la presse « un vrai problème démocratique, dont tous les politiques devraient être préoccupés quel que soit leur bord ».











