Plusieurs centaines de journalistes et de professionnels de la presse ont défilé jeudi à Paris, sous une chaleur écrasante, pour « défendre l'information ». Du pied de l'AFP, place de la Bourse, jusqu'au ministère de la Culture, le cortège avançait derrière une banderole — « Défendons l'information, notre bien commun au service de la démocratie » — et un mot d'ordre inhabituel : non pas une revendication précise, mais l'alerte d'une profession qui se sent menacée dans son existence même.
« D'habitude, une grève, c'est pour obtenir quelque chose de très concret, comme le retrait d'une loi. Là, c'est pour l'honneur, pour nos valeurs », résumait Julien Fleury, reporter à Radio France et secrétaire général du SNJ, premier syndicat de journalistes. « Il faut dire à nos lecteurs, auditeurs et téléspectateurs que l'information est en danger. » Présent dans le cortège, le cofondateur de Mediapart Edwy Plenel abondait : « Ça fait cinquante ans que je fais ce métier, il n'a jamais été aussi fragilisé. »
Des plans sociaux en cascade
Le malaise tient d'abord à un modèle économique qui se dérobe : l'appétit pour l'information payante s'érode et les recettes publicitaires filent vers les grandes plateformes numériques — un basculement que traduit déjà la montée des réseaux sociaux comme première source d'information. Les plans d'économies s'enchaînent, de la presse régionale aux magazines.
Le cas le plus emblématique : le groupe Prisma — Capital, Geo, Femme Actuelle, Voici —, passé dans le giron du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, prévoit de supprimer 40 % de ses effectifs, soit 279 postes. En tête de cortège, des manifestants portaient un cercueil rouge frappé d'un « Prisma, Bolloré m'a tuer », écho aux crispations récurrentes autour de l'empire médiatique de l'industriel. Ailleurs, le groupe Centre France (La Montagne, Le Populaire du Centre…) a annoncé son sixième plan social en douze ans — 152 postes —, et les syndicats redoutent des coupes chez EBRA, propriété du Crédit Mutuel, dont un comité social et économique se tient le 22 juin.
« ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? »
À ces difficultés s'ajoute l'intelligence artificielle. Le groupe Infopro Digital (Le Moniteur, L'Usine Nouvelle) projette de supprimer dix-neuf postes de secrétaires de rédaction — ces journalistes qui corrigent et éditent les articles — pour les remplacer par cinq « chefs d'édition » assistés par l'IA. S'y greffent des relations tendues avec les géants de l'IA, qui rechignent à payer l'usage des contenus de presse. Dans le cortège, les pancartes raillaient : « Dans la presse, l'IA c'est caca », « ChatGPT a-t-il sa carte de presse ? »
Au-delà des grands titres, la précarité gagne les indépendants. « Ça fait dix ans que je collabore avec Geo, et les piges ont fondu d'année en année : en presque un an, je n'en ai eu qu'une seule », soufflait Patricia Oudit. Venue marcher en soutien, la patronne des Écologistes Marine Tondelier voyait dans l'état de la presse « un vrai problème démocratique, dont tous les politiques devraient se préoccuper, quel que soit leur bord ».











