Dans une salle du musée Beit Beirut, à Beyrouth, des dizaines de clés pendent du plafond au bout de fils. Fatima Hajj Ali les fixe, et les larmes montent. Ces clés sont les reliques de maisons détruites par Israël dans le sud du Liban ; la sienne en fait partie. « Nous aurions dû rentrer avec et ouvrir la porte de notre maison, mais il n'y a plus de porte », soupire la jeune femme de 23 ans.
Elle fait partie des milliers de Libanais dont le domicile, dans le sud du pays, a été détruit par deux guerres successives entre le Hezbollah pro-iranien et Israël, de 2023 à 2026. La dernière conflagration, déclenchée fin février par des frappes israélo-américaines sur l'Iran, a fait des milliers de morts, principalement en Iran et au Liban. Les armes se sont tues, pour l'essentiel, depuis un accord conclu entre Washington et Téhéran le 17 juin. L'accalmie reste pourtant théorique pour des dizaines de milliers de déplacés : l'ampleur des destructions, des frappes intermittentes et les opérations de dynamitage israéliennes dans et près des localités occupées leur interdisent toujours le retour — pendant qu'autour du détroit d'Ormuz, la guerre entre l'Iran et les États-Unis est repartie de plus belle.
Un immeuble criblé, gardien de la mémoire
Le lieu n'est pas un écrin neutre. Beit Beirut, l'ancien immeuble Barakat, porte dans ses murs les stigmates de la guerre civile ; l'architecte Mona El Hallak s'est longtemps battue pour le préserver comme témoin de l'histoire. C'est là qu'a été inaugurée, le 13 avril 2025 — cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de la guerre civile libanaise —, l'initiative mémorielle « Hkeeli » (« Raconte-moi »), portée par des associations, des universités et la municipalité de Beyrouth. Son chapitre consacré au Sud s'intitule « Hkeeli ya Jnoub » : « Raconte-moi, ô Sud ».
Fatima Hajj Ali est originaire de Nabatiyé al-Fawka, une localité plusieurs fois visée depuis la trêve. Psychothérapeute installée à Beyrouth, elle accompagne surtout des déplacés — elle en est une. À la faveur de l'accalmie, elle est retournée une fois chez elle. « La maison s'est à moitié effondrée », mais « ma chambre est toujours là, avec quelques affaires », confie-t-elle. Ce qui lui manque tient à presque rien : « L'instant du coucher du soleil me manque, comme écouter l'appel à la prière dans le jardin de notre maison, une tasse de café à la main. » Elle ajoute : « L'idée de ne pas pouvoir rentrer (...) fait très mal. »

« Allons-nous devenir les nouveaux Palestiniens ? »
L'installation des clés s'intitule « Des clés sans maison ». Son auteur, Adib Farhat, 36 ans, y fait résonner, dans des enregistrements vidéo, les témoignages de trois habitants du Sud qui ont conservé les clés de maisons qui n'existent plus. Lui-même a vécu, en 2024, avec la peur de perdre son toit. « Ma maison sera-t-elle bombardée ? Comment mon rapport à la clé va alors changer ? Allons-nous devenir les nouveaux Palestiniens ? », interroge-t-il, en référence au traumatisme de la Nakba (la « catastrophe »), l'exode de près de 700 000 Palestiniens lors de la guerre qui a accompagné la création d'Israël, en 1948.
Autour, les salles alignent des archives photographiques et vidéo qui recomposent la mémoire de la région : une vieille photo de la ville côtière de Tyr, une vidéo en noir et blanc de Nabatiyé — deux villes pilonnées pendant des semaines par l'armée israélienne —, ou encore une installation qui reconstitue l'intérieur des maisons méridionales.

« Ce qu'il reste », de Sama Beydoun, 29 ans, installée à Paris, part d'une dernière visite rendue en 2025 à la maison de ses grands-parents, à Bint Jbeil, ville frontalière — la maison n'existe plus. Un dysfonctionnement technique a rendu ses photos floues ; l'accident donne à l'ensemble une atmosphère de songe. C'est « l'histoire de quelqu'un qui va rendre visite à ses grands-parents dans un endroit menacé », mais empli de vie, décrit l'artiste. « Je me souviens de toutes les personnes qui se retrouvaient dans cette maison, comment ma famille y a grandi, de toutes les générations qu'elle a abritées et comment elle a vu la vie changer, tandis que certaines choses restaient les mêmes », dit-elle — le rituel du repas du dimanche midi, par exemple. Une vie « très simple, mais très belle ».
De la prison de Khiam au « lieu de réconfort »
Plus loin, le travail photographique « Lieux de l'exil » retrace l'histoire d'un couple détenu dans la tristement célèbre prison de Khiam, à la frontière avec Israël. Avant le retrait israélien du Liban sud, en 2000, elle était gérée par l'Armée du Liban sud, une milice supplétive d'Israël ; plusieurs ONG y ont dénoncé des actes de torture.
L'autrice de cette série, la photographe Rawane Mazeh, voit dans l'exposition — inaugurée avant la trêve — « un lieu de réconfort », où ceux qui ont été forcés de quitter le sud peuvent « se sentir proches de leur terre ». À défaut, pour l'heure, de pouvoir y rentrer.











