Il détestait être photographié et fuyait ses admirateurs. Un siècle après sa mort, des millions de personnes font la queue devant ses œuvres. Antoni Gaudí, génie de l'architecture catalane et créateur de la Sagrada Família, est devenu malgré lui le visage du tourisme de masse à Barcelone. Et, peut-être bientôt, un bienheureux de l'Église catholique.
Qui était Antoni Gaudí
Né en 1852 dans une fervente famille catholique, Gaudí s'impose vite comme l'un des architectes les plus en vue de Barcelone. Bourgeois et entrepreneurs lui confient des projets d'envergure : la Casa Batlló, la Casa Milà, le parc Güell. Son style, inspiré de la nature et porté par une défense farouche de l'identité catalane, ne ressemble à aucun autre. Il meurt le 10 juin 1926, à 73 ans, quelques jours après avoir été renversé par un tramway alors qu'il se rendait à l'église pour prier.
La Sagrada Família, chef-d'œuvre inachevé
Sa vie se confond avec son grand œuvre. Gaudí pilote la construction de la Sagrada Família dès la fin du XIXe siècle, sans jamais la voir terminée. Le chantier, financé par les dons et les entrées, dure encore. Sa tour de Jésus, haute de 172,5 mètres, fait désormais de la basilique l'église la plus haute du monde. Le monument, classé au patrimoine mondial de l'Unesco, est le site payant le plus visité d'Espagne : près de cinq millions de personnes s'y pressent chaque année.
Un génie devenu marque touristique
Le paradoxe est saisissant. Gaudí, au caractère ombrageux, resté célibataire toute sa vie, refusait jusqu'aux photographies ; ses réalisations sont aujourd'hui un symbole lucratif du tourisme de masse. La Casa Batlló, à elle seule, a accueilli près de deux millions de visiteurs en 2024. « Lorsqu'une marque se développe, il existe toujours des usages officiels, puis des usages non officiels qui cherchent à en tirer profit », observe Galdric Santana, professeur d'architecture à l'Université polytechnique de Catalogne. Le biographe Gijs van Hensbergen résume l'attrait : « Des athées, des bouddhistes, des gens du monde entier viennent voir cet édifice qui tient du miracle. »
Barcelone au bord de la saturation
Derrière l'engouement, une ville sous pression. Barcelone a accueilli quelque 15 millions de touristes en 2024, soit près de dix fois sa population, dans une Espagne qui a battu son record avec 94 millions de visiteurs internationaux. L'exaspération d'une partie des habitants a éclaté au grand jour : à l'été 2024, des manifestants ont aspergé des touristes attablés avec des pistolets à eau, aux cris de « tourists go home » et « Barcelone n'est pas à vendre ». Le conseil municipal avait dénombré environ 2 800 manifestants.
Les mesures contre le surtourisme
Face à la colère, la municipalité a sorti l'arsenal. Le maire Jaume Collboni a annoncé l'interdiction, d'ici 2028, des quelque 10 000 locations touristiques de courte durée de la ville ; saisi, le Tribunal constitutionnel espagnol a validé la mesure en 2025. La taxe de séjour, elle, grimpe progressivement de 4 à 8 euros, et le nombre de croisiéristes admis est revu à la baisse. Barcelone tente de reprendre la main sur un modèle qui, à force d'attirer, menaçait de faire fuir ses propres habitants.
Vers une béatification
L'autre versant de l'héritage est spirituel. Après une série de deuils et un jeûne extrême en 1894, Gaudí avait basculé dans une foi profonde et un mode de vie austère. Le Vatican l'a fait « vénérable », étape préalable à la béatification, et sa commission médicale étudie un possible miracle. Une association catalane œuvre depuis 1992 pour le faire reconnaître bienheureux, dossier de 1 700 pages à l'appui. Pour le centenaire de sa mort, le pape Léon XIV doit célébrer une messe dans la basilique et bénir la tour de Jésus.
Les prochaines échéances
Trois chantiers prolongent désormais l'œuvre de Gaudí : l'achèvement, toujours repoussé, de la Sagrada Família ; la procédure de béatification, suspendue à la reconnaissance d'un miracle ; et la bataille de Barcelone contre le surtourisme, dont ses monuments sont à la fois le moteur et le symbole. Un siècle après sa mort, l'architecte qui fuyait les regards reste, malgré lui, au centre de tous.











