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Malte :
pourquoi le boom du béton et du tourisme de masse menace l'île

Quatre millions de touristes pour moins de 600 000 habitants, des permis de construire en cascade, des terres agricoles qui disparaissent : à Malte, le boom du béton nourrit la crainte d'une île qui finirait par imploser.

Mis à jour le dimanche 19 juillet 2026 — 15h51
5 min
Rue de La Valette à Malte : façades traditionnelles en calcaire doré au premier plan, tours modernes en arrière-plan
À Malte, les tours modernes surgissent derrière les façades traditionnelles en calcaire doré de La Valette.© AFP / Alberto Pizzoli

« Parfois, je me réveille la nuit en me disant : “Mon Dieu, et si les pelleteuses étaient arrivées ?” » Annalisa Schembri, 42 ans, cultive un champ de blé dans le sud de Malte. Pendant des mois, elle a fait campagne pour empêcher qu'une route ne goudronne sa parcelle. Son combat résume celui d'une île où le béton gagne les terres, les villages et jusqu'aux sites classés, au point que certains de ses habitants redoutent de la voir « imploser ».

Le pays le plus densément peuplé de l'Union européenne

Malte est l'État le plus densément peuplé de l'Union européenne, et la pression ne retombe pas. Sa population a augmenté de près de 30 % en une décennie, portée par une économie florissante, pour approcher les 590 000 habitants. À cela s'ajoutent plus de quatre millions de touristes accueillis en 2025, un record — près de sept visiteurs pour un habitant —, sur un territoire de 316 kilomètres carrés, à peine trois fois la superficie de Paris. « Ce niveau de croissance stratosphérique a des répercussions sur tout : sur les terres, sur la mer, sur la qualité de vie, et sur les inégalités parce qu'il crée énormément de richesse pour certains », résume Andre Callus, du mouvement Moviment Graffitti, interrogé par l'AFP.

Les permis de construire explosent, malgré les scandales qui éclaboussent le secteur. Les habitants, « étouffés » par l'urbanisation galopante, fuient vers les campagnes — où ils construisent à leur tour. Callus y voit un cercle vicieux.

Vue depuis les remparts de La Valette sur la rade et le front de mer urbanisé
Depuis les remparts de La Valette, le front de mer bétonné qui s'étend de l'autre côté de la rade. AFP / Alberto Pizzoli

Quand le béton gagne les terres agricoles

Le tournant remonte à 2006. Cette année-là, une modification de la loi a rendu constructibles des parcelles dans toute l'île. Or la plupart des agriculteurs maltais ne possèdent pas les terres qu'ils cultivent : ils ne peuvent donc pas les protéger. La pression immobilière devient, selon Callus, une « menace majeure pour l'agriculture » d'un pays déjà très dépendant de ses importations alimentaires.

Le cas d'Annalisa Schembri l'illustre. Sa famille exploite la terre depuis trois générations, mais l'a cédée il y a des décennies à l'Église catholique, qui l'a confiée dans les années 1990 au gouvernement ; le loyer versé pour continuer à cultiver restait symbolique. « L'idée, c'était que l'agriculture est une priorité absolue pour le pays, nous en avons besoin pour l'alimentation, pour la sécurité, donc le gouvernement nous protégeait », raconte l'agricultrice. Un terrain voisin étant destiné à des logements, les promoteurs ont pourtant obtenu l'autorisation de goudronner son champ. Après une campagne médiatique, l'exécutif a promis que la route ne se ferait pas — mais le permis reste valable. Ce ne sont pas seulement des « terres agricoles fertiles et vierges » que les promoteurs détruisent, déplore celle qui cultive aussi tomates, courgettes et melons.

Le patrimoine en calcaire doré sacrifié

La construction ne dévore pas que les champs. En mai 2026, Malte a suscité l'indignation en autorisant la démolition de la caserne britannique du XIXe siècle de Fort Chambray, à Gozo, pour bâtir un hôtel cinq étoiles et un complexe résidentiel — un site que la fédération Europa Nostra venait de classer parmi les sept sites patrimoniaux les plus menacés d'Europe. Des experts alertent aussi sur le temple préhistorique de Santa Verna, vieux d'environ 7 000 ans, menacé par un projet d'appartements de luxe avec piscine. Le long des côtes, les bâtiments historiques en calcaire doré sont rasés au profit d'immeubles à plusieurs étages. Restent les grues, la poussière et le bruit. Le pays compte pourtant des sites inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco.

Front de mer maltais couvert d'immeubles résidentiels, plusieurs grues de chantier en arrière-plan
Sur le front de mer maltais, les grues dominent les immeubles résidentiels. AFP / Alberto Pizzoli

Une crise de l'eau aggravée par le climat

La surconstruction frappe aussi l'eau, ressource vitale sur une île où les précipitations sont la seule source naturelle d'eau douce. Située au large de la Sicile, Malte a connu ces dernières années des sécheresses record et figure parmi les territoires les plus exposés à la désertification, que l'urbanisation intensive accélère. « Il ne pleut plus à Malte. Il y a une pénurie d'eau, mais nous avons détruit des puits, nous avons détruit les nappes phréatiques », alerte Annalisa Schembri. « L'eau est la principale source de nourriture, et nous perdons tout cela. » Le même climat méditerranéen sous tension se lit ailleurs en Europe, des vagues de chaleur précoces aux étés plus secs.

Littoral maltais : garrigue au premier plan, immeubles et grues de chantier en arrière-plan
Les immeubles et les grues gagnent le littoral, aux abords des derniers espaces naturels de l'île. AFP / Alberto Pizzoli

Promoteurs, partis et failles juridiques

Reconduit lors des législatives anticipées du 30 mai 2026, le Parti travailliste de Robert Abela a promis de suspendre les projets contestés le temps des procédures judiciaires. Jusqu'ici, les promoteurs poursuivaient leurs chantiers, « après quoi, il est en fait trop tard. Cela a constitué une importante faille juridique pour les promoteurs », souligne Michael Briguglio, de l'Université de Malte. L'universitaire reste sceptique sur une vraie mise au pas — une mesure similaire, annoncée dès 2023, n'a jamais vu le jour — et juge que le Parti travailliste comme le Parti nationaliste, dans l'opposition, « sont à la solde des promoteurs ». La colère n'est d'ailleurs pas partagée par tous : la flambée des prix pénalise certains, mais beaucoup de propriétaires ajoutent des étages pour louer en courte durée.

Un modèle méditerranéen à bout de souffle

Malte n'est pas seule : d'autres destinations méditerranéennes affrontent les mêmes tensions entre attractivité touristique et préservation, à l'image de Barcelone face au surtourisme. Sur l'île, l'équation se resserre : plus d'habitants, plus de visiteurs, moins de terres, moins d'eau. Autrefois, les enfants jouaient dans les champs et dans les rues ; aujourd'hui, il n'y a « plus d'espaces ouverts » dans un pays « sous stéroïdes », regrette Annalisa Schembri. « Je m'attends à ce que Malte finisse par s'effondrer ou imploser. »

L'essentiel

  • Malte est le pays le plus densément peuplé de l'Union européenne : sa population a bondi de près de 30 % en dix ans et l'île a accueilli plus de quatre millions de touristes en 2025, près de sept par habitant.
  • Une modification de la loi, en 2006, a rendu constructibles des parcelles dans toute l'île ; la plupart des agriculteurs, qui ne possèdent pas leurs terres, ne peuvent pas s'y opposer.
  • Les précipitations sont la seule source naturelle d'eau douce de l'archipel, déjà frappé par des sécheresses record et menacé de désertification, que la surconstruction aggrave.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de surconstruction à Malte ?
Malte est le pays le plus densément peuplé de l'Union européenne, avec une population en hausse de près de 30 % en une décennie et plus de quatre millions de touristes accueillis en 2025. Les permis de construire explosent, au point d'engloutir terres agricoles, villages et bâtiments historiques. Une modification de la loi, en 2006, a rendu constructibles des parcelles dans toute l'île.
En quoi le tourisme de masse pèse-t-il sur l'île ?
L'afflux de visiteurs — plus de quatre millions en 2025, soit près de sept par habitant — alimente la demande de logements, d'hôtels et de locations de courte durée. Cette pression pousse les promoteurs à bâtir sur les côtes et les espaces verts, alimentant la hausse des prix du foncier et la disparition des terres agricoles.
Quelles conséquences pour l'eau et le climat ?
À Malte, les précipitations sont la seule source naturelle d'eau douce. Les sécheresses record et la désertification, aggravées par l'urbanisation intensive, fragilisent la ressource. Des habitants alertent sur la destruction des puits et des nappes phréatiques.
Le patrimoine maltais est-il menacé ?
Oui. La caserne britannique du XIXe siècle de Fort Chambray, à Gozo, classée par Europa Nostra parmi les sites patrimoniaux les plus menacés d'Europe, a été vouée à la démolition pour laisser place à un hôtel cinq étoiles, et le temple préhistorique de Santa Verna est menacé par un projet d'appartements de luxe. Le long des côtes, des bâtiments historiques en calcaire doré sont rasés au profit d'immeubles.
Que font les autorités maltaises ?
Reconduit aux législatives de mai 2026, le Parti travailliste a promis de suspendre les projets contestés pendant les procédures judiciaires — une mesure déjà annoncée en 2023, jamais appliquée. Des experts, comme Michael Briguglio de l'Université de Malte, dénoncent une « faille juridique » permettant aux promoteurs de poursuivre les chantiers, et doutent d'une réelle mise au pas du secteur.

Antoine Lefebvre

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