Thomas Mücke a reçu deux fois Abdul Ballout, et il en est ressorti sans rien. Le directeur du Violence Prevention Network, l'organisme allemand chargé de sortir les jeunes de l'extrémisme, décrit un garçon de 21 ans « très posé, très prudent, très maîtrisé, très courtois », qui venait aux rendez-vous et n'y disait rien. Ballout racontait ses journées. Il éludait les questions sur sa radicalisation, sur l'islam, sur l'islamisme. « Il n'y avait aucune prise », résume Mücke, cité par le quotidien berlinois Der Tagesspiegel. Un troisième entretien était prévu. Il n'a pas eu lieu.
Le samedi 25 juillet, vers 22 heures, un monospace blanc a foncé dans la foule du Christopher Street Day (CSD), la marche des fiertés de Berlin, à quelques centaines de mètres de la porte de Brandebourg. Une femme de 65 ans est morte : une Polonaise venue de Varsovie fêter le CSD avec sa fille, qui a survécu à ses blessures, selon Der Tagesspiegel. 29 autres personnes ont été blessées. Le lendemain en fin d'après-midi, la police a abattu Ballout dans un jardin ouvrier où il avait couru vers les agents, muni d'une arme blanche. Un second homme, interpellé parce qu'il aurait pu se trouver dans le véhicule, a été relâché deux jours après l'attaque : le parquet fédéral n'a pas retenu ce soupçon.

Le CSD berlinois est l'une des plus grandes marches des fiertés d'Europe ; des centaines de milliers de personnes y avaient défilé dans la journée. Le président Frank-Walter Steinmeier s'est dit « bouleversé et indigné » par une attaque visant « notre société ouverte ». Le lendemain, la communauté LGBT de Berlin s'est rassemblée devant la porte de Brandebourg et a commencé son hommage par une minute de silence.

Depuis, l'Allemagne se demande comment un homme fiché parmi les individus dangereux, jugé un peu plus de deux mois plus tôt pour avoir voulu rejoindre l'État islamique, se trouvait libre ce soir-là. La réponse se trouve dans une décision de justice que presque tout le monde a mal lue, à commencer par ceux qui réclament aujourd'hui qu'on en change la loi.
Une peine ferme, et pourtant la liberté
Le 12 mai, le tribunal d'instance de Tiergarten a condamné Ballout à un an et dix mois de détention pour mineurs — 22 mois — pour préparation d'un acte de violence grave portant atteinte à la sécurité de l'État et pour propagande en faveur de l'État islamique. Cette peine n'était pas assortie d'un sursis. Elle était ferme.
Le tribunal a seulement refusé de trancher tout de suite. Le § 61 du code allemand de justice des mineurs l'autorise à réserver expressément, dans son jugement, la décision sur la suspension de la peine, et à la renvoyer à une ordonnance ultérieure. C'est la Vorbewährung, le pré-sursis : le condamné reste dehors, sous conditions, et le juge se donne un délai pour observer ce qu'il fait de sa liberté avant de choisir entre la suspension et la prison. Les juges de Tiergarten se sont donné 6 mois. Le rendez-vous était fixé à novembre.
Ce n'est pas la version qui a circulé. Le ministre fédéral de l'Intérieur, Alexander Dobrindt, s'est publiquement étonné qu'un homme classé dangereux ait pu obtenir « une peine avec sursis ». Le maire de Berlin, Kai Wegner, a déclaré que « les mots [lui] manquaient » devant ce même sursis. Le service de presse de la justice de Berlin a fini par démentir ses propres autorités : « L'accusé Abdul B. n'a PAS été condamné à une peine avec sursis par le tribunal de Tiergarten, mais à une peine de prison ferme. »
L'écart n'est pas de vocabulaire. Un sursis suppose que le tribunal juge la réinsertion probable et renonce à l'incarcération. La Vorbewährung dit autre chose : le tribunal n'a pas voulu se prononcer, et il a laissé la porte de la prison ouverte pendant six mois.
Pourquoi un majeur a été jugé comme un mineur
Ballout avait moins de 21 ans au moment des faits jugés en mai. En Allemagne, entre 18 et 21 ans, le juge choisit le régime applicable : droit pénal des adultes, ou droit pénal des mineurs. Le § 105 du même code lui impose pour cela un examen individuel de la maturité. S'il constate des retards de développement rattrapables, il applique le régime des mineurs, qui fait passer l'éducation avant la sanction.
Cette porte n'existe pas en France. Chez nous, la juridiction compétente se détermine sur l'âge à la date des faits : une personne majeure au moment des faits relève du droit commun, et un tribunal pour enfants saisi par erreur se déclare incompétent. Ballout aurait été jugé comme n'importe quel adulte.
Les juges de Tiergarten ont vu, selon les termes de leur décision rapportés par Der Tagesspiegel, « un homme encore en développement et façonnable, chez qui existent des retards de maturité et de développement rattrapables ». Ils ont retenu ses aveux, la « planification dilettante » de son départ pour la Syrie, et 9 mois de détention déjà purgés — 3 au Liban, 6 en Allemagne. À l'audience, Ballout avait dit s'être éloigné de l'État islamique. Les assesseurs l'ont cru.
Ils n'ont pas pour autant délivré un pronostic favorable. Leur décision admet que la radicalisation se poursuit et que de nouveaux délits restent possibles, comme l'a détaillé la revue juridique Legal Tribune Online. Elle table sur les obligations imposées : un agent de probation, une adresse fixe déclarée, un entretien d'orientation professionnelle dans les deux mois, et un programme de déradicalisation obligatoire — celui qu'animait Thomas Mücke.
Un dossier connu depuis quatre ans
Le tribunal de Tiergarten connaissait Ballout. En 2022, rapporte le même journal, la juridiction l'avait déjà condamné, alors âgé de 16 ans, à 40 heures de travaux d'intérêt général pour extorsion aggravée et coups et blessures : il avait frappé un camarade de classe à 14 ans, puis volé un casque audio à un autre garçon à 15 ans.
La suite figure dans le jugement de mai. En juin 2024, deux publications de propagande de l'État islamique sur Instagram. Au premier semestre 2025, la volonté de rejoindre l'organisation. Le 20 mai 2025, un départ de l'aéroport de Berlin vers le Liban. Le 23 juillet 2025, une arrestation au Liban, où il est condamné pour appartenance à l'organisation jihadiste et passe 3 mois en prison. Puis le renvoi en Allemagne, 6 mois de détention provisoire, et le procès.
La police l'avait classé Gefährder, la catégorie allemande des individus jugés capables de passer à l'acte. « Je ne comprends toujours pas comment cet homme, pourtant placé sous surveillance permanente, a pu s'approcher de la Gay pride sans être repéré », a admis le chancelier Friedrich Merz.
« Le danger a été minimisé », juge Rolf Tophoven, de l'Institut pour la recherche en terrorisme et en sécurité politique d'Essen. Dirk Peglow, qui préside la fédération des officiers de police criminelle allemands, formule le reproche autrement : pour une personne présentant un tel potentiel de dangerosité, « la sortie de détention ne devait pas marquer la fin de l'attention de l'État ». Dans l'arrondissement de Neukölln, où vit une importante population musulmane, la déléguée à l'intégration Güner Balci demande la fermeture des mosquées les plus radicales, « pour envoyer un signal clair ».
La ville garde le souvenir de décembre 2016, quand un Tunisien aux motivations jihadistes avait tué 13 personnes sur un marché de Noël berlinois. Plus récemment, l'auteur de l'attaque du marché de Noël de Magdebourg a été condamné à la réclusion à perpétuité.
La réforme réclamée, et ceux qui s'y opposent
Dobrindt a détaillé son programme dans le quotidien Bild : durcir le droit pénal des mineurs, recourir davantage au bracelet électronique, uniformiser à l'échelle fédérale les règles de détention provisoire. La sénatrice à la Justice de Berlin, Felor Badenberg, demande une étude scientifique indépendante pour vérifier si les critères légaux de maturité correspondent encore à l'état des connaissances sur le développement. Johannes Winkel, qui dirige les jeunes de la CDU, veut interdire l'application du droit des mineurs aux personnes radicalisées. Le gouvernement de Friedrich Merz, qui a engagé un train de réformes économiques, se retrouve sommé de légiférer sur la sécurité.
Les juristes ne suivent pas. Sonka Mehner, vice-présidente du barreau allemand, objecte que « dangereux » est une catégorie de police et non de droit pénal, et qu'y substituer un classement sécuritaire à l'examen individuel heurte le principe de culpabilité. La criminologue Christine Graebsch craint que des peines plus lourdes ne nourrissent « la haine de l'État et de la société ». Le professeur Mathias Jahn, à Francfort, reproche aux responsables politiques de discréditer, après chaque attentat, l'idée d'une justice tournée vers la réinsertion. Michael Kubiciel, professeur à Augsbourg, avance un compromis : relever fortement les conditions du sursis pour les condamnés au titre du § 89a, le texte qui réprime la préparation d'actes terroristes.
Le calendrier politique pèse sur ce débat. Les Berlinois renouvellent leur Parlement régional et leurs conseils d'arrondissement le 20 septembre. Martin Hess, député de l'AfD — devenue première force d'opposition au Bundestag —, a exigé qu'on établisse « de manière exhaustive pourquoi il pouvait encore circuler librement ». Sa tête de liste à Berlin, Kristin Brinker, réclame la fin de « la politique de complaisance menée jusqu'à présent envers les islamistes enclins à la violence ». Le candidat de la CDU, Stefan Evers, concède « un problème dans cette ville lié à l'islam politique ». Le SPD, de son côté, propose d'inscrire dans la Loi fondamentale l'interdiction des discriminations fondées sur l'identité sexuelle.
Thomas Mücke, lui, en revient aux deux séances où il a reçu un garçon poli qui venait, s'asseyait, parlait de ses journées et repartait. Pour travailler, dit-il, il aurait fallu que Ballout reconnaisse d'abord avoir un problème. « Il n'a pas coopéré. Il n'y avait aucune prise. »











