Il n'est pas nécessaire d'avoir un bureau à Téhéran pour entrer dans le viseur de Washington.
Une compagnie maritime à Hongkong. Un courtier aux Émirats. Une société enregistrée au Royaume-Uni. Un négociant qui aide à faire circuler l'argent d'une cargaison de pétrole.
Le 24 août, le Trésor et le département d'État américains en ont placé près de soixante — personnes, entreprises et navires — sous sanctions, des Émirats arabes unis à Hongkong, de la Chine à Singapour, de la Suisse au Royaume-Uni. Le même jour, Scott Bessent a annoncé une étape plus ambitieuse : rendre beaucoup plus risqué, pour les acteurs étrangers, le fait de continuer à travailler avec certains secteurs de l'économie iranienne.
Baptisée « Economic Outcast », l'opération vise à faire de l'Iran un paria économique.
Dans son discours, l'objectif ne souffrait guère de nuance : couper « chaque bouée économique » du régime jusqu'à ce que Téhéran « reste seul ».
La mécanique juridique, elle, demande davantage de précision.
Le nouveau front ne s'arrête plus aux entreprises iraniennes
Depuis le 24 août, cinq nouveaux pans de l'économie iranienne peuvent servir de fondement à des sanctions américaines : transport maritime, aviation, technologie, or et actifs numériques.
Elles s'ajoutent aux pouvoirs déjà utilisés contre les secteurs pétrolier, pétrochimique et financier.
Les sanctions dites « secondaires » interviennent ici.
Une sanction classique interdit à une personne ou entreprise américaine de traiter avec une cible iranienne désignée. Une sanction secondaire va plus loin : elle permet aux États-Unis de punir certains acteurs étrangers pour des activités avec l'Iran, même lorsque la transaction ne passe pas par les États-Unis.
Le levier est simple. Une société peut n'avoir aucune envie de respecter la politique étrangère de Washington. Elle a souvent davantage envie de conserver ses comptes correspondants, ses financements, ses clients américains ou son accès au dollar.
C'est ce rapport de forces que l'administration Trump veut utiliser.
Dans le même mouvement, Washington a suspendu cinq autorisations générales qui laissaient encore passer les transferts d'argent des familles, les échanges universitaires et sportifs et l'importation de certains services iraniens, avec un délai de liquidation qui expire le 8 septembre.
Washington donne des délais, mais ne les publie pas
L'annonce américaine contient un paradoxe.
Le nouveau pouvoir de sanction est déjà en vigueur.
Mais la grande confrontation avec les partenaires commerciaux de l'Iran n'a pas encore commencé.
Scott Bessent a annoncé que des équipes américaines discutaient avec les gouvernements étrangers et que chaque pays recevrait un calendrier pour mettre fin aux activités iraniennes identifiées par Washington. Ni les pays visés ni les délais n'ont été rendus publics.
Le secrétaire au Trésor a refusé de fixer une échéance devant la presse : « Je ne vais pas donner de calendrier, mais notre patience n'est pas infinie. »
Il n'existe pas une date mondiale après laquelle tous ceux qui commercent avec l'Iran tomberaient automatiquement sous sanctions.
Washington choisira ses dossiers.
Et c'est là que commence la politique.
Le Trésor prévient notamment que les entités qui aideraient l'Iran à blanchir de l'argent ou contourner les sanctions peuvent être coupées du système financier américain.
Bessent menace aussi plus largement les pays qui continueraient à soutenir les circuits économiques iraniens de partager l'isolement de Téhéran. Il a qualifié leur attitude d'« apaisement ».
Au G20 des ministres des Finances, réuni du 30 août au 1er septembre à Asheville, en Caroline du Nord, il a porté ce message en tête-à-tête avec ses homologues, selon le Trésor.
La formule est considérable.
Elle n'a pas encore été testée sur le partenaire qui compte le plus.
La Chine est dans les listes, mais pas encore frappée là où cela ferait mal
Pékin figure bien dans le dossier.
Parmi les nouvelles sanctions figurent des sociétés basées en Chine ou à Hongkong ainsi que des navires accusés d'avoir transporté des millions de barils de brut iranien vers la Chine. Le Trésor cite notamment des armateurs impliqués dans la « flotte fantôme » utilisée pour dissimuler l'origine des cargaisons.
Mais Washington s'est arrêté avant l'étape la plus dangereuse.
Les grandes banques chinoises et les principaux groupes industriels permettant à l'Iran de maintenir son commerce avec Pékin n'ont pas été frappés.
Depuis, deux banques ont été visées, et elles se trouvent ailleurs. Le 28 août, le Trésor a engagé la procédure qui doit couper de ses correspondants américains la branche émirienne de la Banque Misr, établissement public égyptien : 1,8 milliard de dollars traités entre janvier 2024 et juin 2026 pour cent trois sociétés soupçonnées d'appartenir à des réseaux bancaires iraniens parallèles, selon le Trésor. Le 4 septembre, une petite banque d'investissement d'Istanbul, Golden Global, et deux de ses filiales ont été sanctionnées pour avoir, toujours selon le Trésor, fait passer des dizaines de millions de dollars pour la force Al-Qods, bras extérieur des Gardiens.
Interrogé précisément sur les banques chinoises qui financent le pétrole iranien, Scott Bessent a d'abord assuré que « personne n'échappe à la portée des sanctions américaines ». Puis il a posé lui-même la question qui commande tout : « Pourquoi voudrais-je faire sauter le système financier mondial ? » Le 4 septembre, il a ajouté que le Trésor espérait n'avoir à sanctionner aucune autre banque, mais que cela dépendrait de la vitesse à laquelle « la communauté internationale reviendra à la raison ».
Or c'est là que se trouve l'essentiel du problème.
La Chine achète plus de 80 % du pétrole iranien exporté par mer. En 2025, ces achats tournaient autour de 1,4 million de barils par jour. En août, sous l'effet de la guerre et du blocus américain, les volumes sont tombés à environ 530 000 barils par jour.
Une chute considérable.
Pas une rupture.
L'Iran charge d'ailleurs beaucoup moins qu'il ne vend : environ 260 000 barils par jour sont sortis de ses ports en août, contre 1,7 million un an plus tôt. Ce que la Chine reçoit vient pour partie de cargaisons déjà en mer, et cette réserve s'épuise — la société de suivi maritime Kpler estime que plus de quarante millions de barils iraniens sont immobilisés à bord de pétroliers dans le Golfe et le golfe d'Oman.
Et la Chine rejette depuis des années le principe même des sanctions américaines unilatérales.
C'est pourquoi la crédibilité de l'offensive de Scott Bessent ne se mesurera pas seulement au nombre de petits armateurs ajoutés à une liste.
Elle se mesurera au jour où une grande banque chinoise devra réellement choisir entre un client iranien et son accès aux États-Unis.
Au 7 septembre, ce jour n'était pas arrivé.
À Téhéran, l'étau était déjà serré
Washington ne lance pas cette offensive contre une économie intacte.
Six mois de guerre, de frappes, de blocage maritime et de sanctions ont déjà profondément dégradé la situation iranienne.
Pour le mois iranien clos le 22 août, la Banque centrale annonce des prix supérieurs de 84 % à ceux d'un an plus tôt, et une inflation moyenne sur douze mois de 65 %, en hausse pour le dix-huitième mois d'affilée. Le Centre statistique iranien compte, lui, 128 % de hausse sur un an pour l'alimentation. Les revenus pétroliers ont chuté et le rial s'est effondré.
Le pétrole reste particulièrement exposé.
Les données de Kpler montrent que les exportations iraniennes visibles ont fortement baissé depuis le rétablissement du blocus américain sur les ports iraniens, le 14 juillet. Les raffineries indépendantes chinoises, traditionnellement grandes consommatrices de brut iranien vendu avec décote, commencent à chercher d'autres approvisionnements.
Voilà le résultat que Washington veut amplifier.
Plus seulement en empêchant les pétroliers iraniens de sortir.
En faisant hésiter ceux qui accepteraient de les charger, les financer, les assurer ou les payer.
Pour une entreprise européenne, le choix est moins simple qu'il n'y paraît
Une société européenne ne tombe pas automatiquement sous le droit américain parce que Washington l'a décidé.
L'Union européenne conteste depuis longtemps la portée extraterritoriale de certaines sanctions américaines et dispose d'un « règlement de blocage » conçu précisément pour protéger les entreprises européennes contre certaines de ces mesures visant notamment l'Iran.
Le texte peut interdire à un opérateur européen de se conformer à certaines sanctions extraterritoriales américaines, sauf autorisation de la Commission. Il permet aussi, en théorie, de demander réparation des dommages causés par leur application.
Sur le papier, l'Europe protège ses entreprises.
Dans la vraie vie, le calcul est plus brutal.
Que vaut un contrat iranien face au risque de perdre l'accès à une banque américaine ? Que vaut un chargement maritime si l'assureur craint les États-Unis ? Que vaut une protection juridique européenne face à un conseil d'administration qui dépend du dollar pour le reste de ses activités ?
C'est cette asymétrie qui a donné aux sanctions secondaires américaines leur efficacité au fil des années.
Avec une complication supplémentaire : depuis le retour des sanctions des Nations unies, le 29 septembre 2025, l'Union européenne a rétabli l'intégralité du régime qu'elle appliquait avant l'accord de 2015 — embargo sur les armes, interdiction d'importer le pétrole, le gaz et les produits pétrochimiques iraniens, restrictions bancaires, d'assurance, d'investissement et de transport, et plus de deux cent cinquante désignations. Depuis le 1er janvier 2026, il est également interdit de classer, d'inspecter, de réparer ou d'affréter les pétroliers iraniens.
Toutes les relations commerciales avec Téhéran ne sont déjà plus licites en Europe, loin de là.
Mais celles qui le restent peuvent désormais se retrouver coincées entre la légalité européenne et le risque américain.
Ormuz ajoute une menace physique à la menace financière
Cette bataille économique se déroule avec, à quelques centaines de kilomètres, une bataille beaucoup plus concrète.
Le détroit d'Ormuz reste très loin d'un fonctionnement normal.
Kpler y a compté cinq navires de matières premières le 31 août, onze le 1er septembre et six le 2, soit treize par jour en moyenne sur dix jours, contre plus d'une centaine avant le conflit. Lloyd's List Intelligence relève une douzaine de passages quotidiens entre le 26 août et le 1er septembre. Certaines traversées échappent aux radars parce que des bâtiments coupent leurs transpondeurs, et la remontée observée à la mi-août ne s'est pas confirmée.
Washington raconte un autre détroit. Donald Trump a parlé d'une trentaine de navires chaque nuit ; deux responsables américains ont affirmé à CNN que quarante navires chargés de dix-huit millions de barils l'avaient franchi sous escorte le 1er septembre ; Scott Bessent évoque au moins dix millions de barils par jour. Les sociétés de suivi maritime en voient six à quatorze.
L'Iran et Oman ont annoncé le 26 août un accord sur le partage des eaux du détroit et de ses revenus. Téhéran a aussitôt prévenu que cela ne valait pas réouverture : celle-ci dépend, dit-il, de la levée du blocus et des sanctions américaines, et du dégel de ses avoirs à l'étranger.
Le 7 septembre, Téhéran a dit cet accord « en phase finale », avec une route sûre temporaire à enregistrer auprès de l'Organisation maritime internationale.
Entre-temps, la guerre a repris. Le 30 août, les forces américaines ont frappé des lanceurs de roquettes sur l'île iranienne de Larak, dans le détroit, mettant fin à un mois d'accalmie ; Téhéran a riposté par des missiles et des drones contre des cibles américaines en Jordanie et aux Émirats. Le 1er septembre, de nouvelles frappes américaines ont fait dix-neuf morts selon les bilans iraniens, dont des invités d'un mariage près du détroit, et les Gardiens de la révolution ont revendiqué des tirs contre des bases américaines en Jordanie, au Koweït, à Bahreïn, en Irak et aux Émirats. Deux pétroliers ont pris feu après avoir heurté des mines. Le même jour, le président Massoud Pezeshkian appelait Washington à revenir au protocole d'accord de juin, promettant des « mesures réciproques » immédiates.
Le lien entre la bataille financière et la bataille maritime est d'ailleurs plus direct qu'il n'y paraît. Les Gardiens de la révolution font payer un droit de passage aux navires par une agence créée pour cela, et vendent une « assurance » maritime réglable en monnaie numérique. C'est l'une des raisons pour lesquelles les actifs numériques viennent d'entrer dans la liste des secteurs sanctionnables.
Washington utilise deux étranglements à la fois. Le premier est physique : empêcher une partie du pétrole iranien de quitter le Golfe. Le second est financier : rendre difficile le paiement de ce qui parvient malgré tout à sortir.
Le paradoxe américain se trouve à la pompe
La stratégie comporte pourtant son propre risque.
Chaque baril iranien retiré du marché réduit les revenus de Téhéran.
Mais un baril en moins peut également contribuer à soutenir le prix mondial du pétrole.
À quelques mois des élections américaines de mi-mandat, l'administration Trump doit résoudre une contradiction : étrangler les revenus pétroliers iraniens sans provoquer une nouvelle flambée des carburants américains.
Le marché a commencé à le lui poser : le baril de Brent, retombé autour de 88 dollars le 28 août, est repassé au-dessus de 90 dollars le 30 avec la reprise des frappes.
C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles Washington avance prudemment face à la Chine.
Sanctionner un petit armateur est relativement simple.
Frapper une grande banque chinoise pourrait déclencher des représailles économiques, perturber d'autres marchés et compliquer la relation entre Washington et Pékin.
Le « D-Day économique » est une formule de Scott Bessent lui-même, écrite la veille de l'annonce dans une tribune au Financial Times. Deux semaines plus tard, elle ressemble davantage à un avertissement général accompagné de premières salves qu'à un blocus financier total — le secrétaire au Trésor a d'ailleurs parlé de coup de semonce.
L'annonce est faite, la démonstration reste à faire
Deux semaines après l'annonce, le dispositif américain possède ses secteurs, ses premières cibles, deux banques et sa menace.
Ce qu'il n'a pas encore, c'est sa preuve.
Il faudra regarder les cargaisons iraniennes qui atteignent la Chine.
Les banques qui continuent de les financer. Les gouvernements qui acceptent ou refusent les délais donnés discrètement par Washington.
Et surtout les premières grandes entreprises étrangères auxquelles les États-Unis demanderont réellement de choisir.
Scott Bessent veut isoler l'Iran.
Pour y arriver, il doit convaincre beaucoup d'acteurs qui ne sont pas iraniens qu'il leur coûtera davantage de travailler avec Téhéran que de lui tourner le dos.
La bataille économique commence loin de l'Iran.
Dans les salles de marché, les banques, les compagnies maritimes — et, tôt ou tard, dans un bureau à Pékin.











