Aller au contenu principal

Artemis II :
derrière l'exploit, la bataille pour la Lune

Quatre astronautes s'aventurent plus loin de la Terre que quiconque depuis 1972. L'Europe fabrique le cœur du vaisseau sans avoir de siège à bord. Le programme coûte 93 milliards de dollars. La Chine vise 2030.

9 min
La fusée SLS d'Artemis II sur son pas de tir au Kennedy Space Center en Floride au coucher du soleil le 31 mars 2026
La fusée SLS d'Artemis II sur le pas de tir 39B du Kennedy Space Center, la veille du lancement.© AFP

Cinquante-trois ans. C'est le temps écoulé depuis qu'un être humain a quitté l'orbite terrestre pour s'aventurer vers la Lune. Le 19 décembre 1972, les trois astronautes d'Apollo 17 amerrissaient dans le Pacifique après avoir passé trois jours sur le sol lunaire. Depuis, personne n'est retourné là-bas. Avec la mission Artemis II, lancée le mercredi 1er avril 2026 depuis le Kennedy Space Center en Floride, quatre astronautes reprennent le chemin. Mais cette fois, l'enjeu dépasse l'exploration : derrière la mission se joue une bataille stratégique entre Washington, Pékin et une Europe qui construit le vaisseau sans avoir de place à bord.

La mission : quatre astronautes, dix jours, 400 000 kilomètres

Artemis II n'est pas un alunissage. C'est un vol de qualification : le vaisseau Orion doit prouver qu'il peut transporter un équipage en toute sécurité dans l'espace profond et le ramener vivant. La capsule ne se posera pas sur la Lune. Elle la survolera à environ 6 600 kilomètres de la surface — côté face cachée — avant de revenir vers la Terre en suivant une trajectoire en forme de huit.

Au point le plus éloigné de son parcours, Orion atteindra environ 405 500 kilomètres de la Terre. C'est un record : la distance dépasse celle d'Apollo 13, qui détient depuis 1970 le record de l'objet habité le plus éloigné de notre planète. Le vol dure un peu plus de neuf jours, du décollage à l'amerrissage dans le Pacifique au large de San Diego.

La fusée SLS (Space Launch System) qui propulse la mission mesure 98 mètres de haut et produit une poussée de 39 méganewtons au décollage — 15 % de plus que la Saturn V d'Apollo. Au retour, la capsule pénètre dans l'atmosphère à près de 40 000 km/h, la vitesse la plus élevée jamais tentée pour un vaisseau habité. Le bouclier thermique doit encaisser des températures de 2 760 degrés Celsius.

La mission Artemis II en images : du décollage au survol lunaire. Crédit : AFP

Un équipage qui réécrit l'histoire

L'équipage d'Artemis II est le plus diversifié de l'histoire de l'exploration spatiale profonde. Ce qui se joue ici dépasse le symbole : c'est la fin d'une époque où seuls des hommes blancs américains s'aventuraient au-delà de l'orbite terrestre.

Reid Wiseman, 50 ans, commande la mission. Ancien pilote de chasse de l'US Navy déployé au Moyen-Orient, vétéran de la Station spatiale internationale (165 jours en 2014), il est le premier commandant d'une mission lunaire depuis Gene Cernan en décembre 1972.

Victor Glover, 49 ans, est le pilote. Capitaine de la Navy, plus de 3 500 heures de vol et 24 missions de combat. Il a passé 168 jours dans l'espace lors de la mission SpaceX Crew-1 en 2020-2021. Avec Artemis II, il devient la première personne noire à s'aventurer au-delà de l'orbite terrestre basse.

Christina Koch, 47 ans, détient le record du plus long vol spatial féminin continu : 328 jours sur l'ISS entre 2019 et 2020. Elle a participé à la première sortie extravéhiculaire 100 % féminine. Elle sera la première femme à voyager vers la Lune.

Jeremy Hansen, 50 ans, est le premier non-Américain à quitter l'orbite terrestre. Pilote de CF-18 des Forces armées canadiennes, physicien de formation, sélectionné par l'Agence spatiale canadienne en 2009. Il effectue son premier vol spatial — directement vers la Lune.

Les quatre astronautes d’Artemis II à leur arrivée au Kennedy Space Center le 27 mars 2026
De gauche à droite : Jeremy Hansen, Christina Koch, Reid Wiseman et Victor Glover. Crédit : AFP

Le paradoxe européen : ArianeGroup fabrique le moteur, personne n'a de siège

C'est le fait le moins connu de la mission, et le plus révélateur d'un rapport de force. Le vaisseau Orion ne fonctionnerait pas sans l'Europe. Son module de service, construit par Airbus Defence and Space à Brême, fournit la propulsion, l'électricité, l'eau, l'oxygène et le contrôle thermique. Sans lui, Orion est une boîte métallique inerte.

Le module embarque 33 moteurs. Vingt-quatre d'entre eux — les moteurs de contrôle d'attitude — sont fournis par ArianeGroup, entreprise franco-allemande basée aux Mureaux et à Brême. Les réservoirs de propergol, les régulateurs haute pression et les vannes de carburant viennent aussi d'ArianeGroup. Thales Alenia Space (franco-italienne) fournit les structures thermomécaniques, la protection contre les micrométéorites et le stockage des consommables — eau, oxygène, azote.

Au total, plus de vingt entreprises dans dix pays européens contribuent au module de service. Le contrat initial entre la NASA et l'ESA porte sur six modules, pour un montant cumulé estimé à plus de 1,5 milliard d'euros. L'industrie spatiale française emploie environ 70 000 personnes et fait de la France le premier contributeur européen au programme.

Et pourtant : aucun astronaute européen ne figure dans l'équipage d'Artemis II. En contrepartie de ses modules de service, l'Europe a négocié trois places d'astronautes sur les futures missions Artemis. Mais les dates restent floues et les sièges ne sont pas garantis. L'Europe construit le cœur du vaisseau américain, mais ne décide ni de la destination ni du calendrier. Le schéma rappelle la question de l’autonomie européenne à Ormuz : une dépendance stratégique acceptée faute d’alternative.

Le 24 mars, la NASA a changé les règles sans demander

Le déséquilibre s'est aggravé une semaine avant le lancement. Le 24 mars 2026, le nouvel administrateur de la NASA Jared Isaacman a annoncé l'annulation de la station orbitale lunaire Gateway. Ce projet, dans lequel l'ESA devait jouer un rôle majeur, prévoyait une station relais en orbite lunaire. Thales Alenia Space France développait le module Lunar View (ravitaillement et amarrage). Thales Alenia Space Italie travaillait sur le module d'habitation I-Hab.

La décision a été prise unilatéralement par Washington. L'Europe n'a pas été consultée. Des centaines de millions d'euros d'investissements industriels européens se retrouvent sans destination. La NASA remplace Gateway par une base de surface lunaire, estimée à 20 milliards de dollars sur sept ans. Le rôle de l'Europe dans cette nouvelle architecture n'est pas défini.

Le paradoxe tient en une phrase : l'Europe est assez compétente pour construire le module le plus critique du vaisseau, mais pas assez souveraine pour avoir son mot à dire quand l'architecture du programme change.

4,1 milliards de dollars le ticket

Le programme Artemis est le plus coûteux de l'histoire spatiale. Les estimations cumulées atteignent 93 milliards de dollars depuis le lancement du développement. Le SLS et la capsule Orion ont à eux seuls coûté 44 milliards. Le SLS devait initialement voler en 2016 pour 5 milliards de dollars. Il a volé en 2022, pour environ 24 milliards.

Chaque lancement du SLS coûte environ 4,1 milliards de dollars. À titre de comparaison, SpaceX lance son Falcon Heavy pour environ 150 millions de dollars et développe Starship — une fusée potentiellement réutilisable — qui pourrait réduire le coût par kilogramme vers la Lune d'un facteur dix. En mai 2025, l'administration Trump a tenté d'annuler le SLS après Artemis III. Le Congrès américain a sauvé le programme de justesse.

La question de la soutenabilité est ouverte. À 4,1 milliards le ticket, la NASA ne peut se permettre qu'un à deux lancements par an. Le nouvel administrateur Isaacman veut ramener l'intervalle entre missions de trois ans à dix mois. La seule façon d'y parvenir est d'intégrer davantage les lanceurs privés — SpaceX en tête — ce qui transforme la NASA en donneuse d'ordres plutôt qu'en opératrice.

Pendant ce temps, la guerre en Iran absorbe l’attention et les budgets — la Lune attendra si Ormuz ne rouvre pas.

États-Unis contre Chine : le pôle Sud lunaire comme enjeu stratégique

Artemis II ne se comprend pas sans regarder vers l'est. La Chine mène un programme lunaire méthodique et accéléré. En février 2026, Pékin a réussi le test intégré de sa fusée Long March 10. Le vaisseau Mengzhou et l'atterrisseur Lanyue sont en développement avancé. L'objectif : poser deux astronautes chinois sur la Lune en 2030, quatre ans après la date prévue pour la première tentative américaine avec Artemis IV (début 2028).

Mais Artemis accumule les retards. L'alunissage, initialement prévu pour Artemis III, a été repoussé à Artemis IV. Si le calendrier glisse encore, l'avance américaine pourrait se réduire à quelques mois — voire disparaître.

L'enjeu concret est le pôle sud lunaire. Les cratères en ombre permanente y contiennent de la glace d'eau, ressource indispensable pour toute présence humaine prolongée : eau potable, oxygène respirable, hydrogène pour le carburant. Celui qui installe sa base en premier choisit son emplacement. Soixante et un pays ont signé les Accords Artemis, le cadre juridique américain qui organise l'exploitation des ressources lunaires. La Chine n'en fait pas partie et développe son propre cadre avec des partenaires sélectionnés.

La course n'est pas qu'une affaire de prestige. Elle dessine les contours d'un droit spatial pour les décennies à venir. Le Traité de l'espace de 1967 déclare la Lune « bien commun de l'humanité ». Les Accords Artemis autorisent l'extraction de ressources. Les deux visions sont incompatibles. Celui qui arrive le premier impose la norme.

Ce qui vient : de la Lune à la base permanente

Si Artemis II se déroule comme prévu, le programme s'accélère. Artemis III, prévue à la mi-2027, testera les manœuvres de rendez-vous en orbite terrestre avec les atterrisseurs lunaires de SpaceX (Starship HLS) et de Blue Origin (Blue Moon). Mais elle ne se posera pas sur la Lune.

Le premier alunissage américain depuis 1972 est programmé avec Artemis IV, début 2028. Les missions suivantes (Artemis V et au-delà) sont envisagées à un rythme annuel. La construction d'une base lunaire de surface est prévue entre 2029 et 2036, pour un budget estimé de 20 milliards de dollars.

Pour l'Europe, la question reste ouverte. L'ESA dispose de trois sièges négociés pour ses astronautes, mais sans calendrier précis. L'annulation de Gateway a fragilisé la position européenne. L'absence de lanceur lourd propre — Ariane 6 n'a pas la capacité d'atteindre la Lune — maintient l'Europe dans un rôle de fournisseur, jamais de décideur.

Artemis II est un exploit technique indiscutable. Quatre humains vont s'aventurer plus loin que quiconque depuis cinquante-trois ans, dans un vaisseau dont le moteur est européen, la capsule américaine et l'ambition planétaire. Mais l'exploit masque une réalité que personne ne raconte : la Lune est redevenue un terrain stratégique, et la France y contribue sans y avoir de voix.

L'essentiel

  • Artemis II envoie quatre astronautes autour de la Lune le 1er avril 2026, une première depuis Apollo 17 en décembre 1972
  • Première femme, première personne noire, premier non-Américain à s'aventurer au-delà de l'orbite terrestre
  • L'Europe construit le module de service du vaisseau Orion mais n'a aucun astronaute à bord de cette mission
  • Le programme Artemis a coûté 93 milliards de dollars et chaque lancement revient à 4,1 milliards
  • La Chine vise un alunissage habité en 2030, les États-Unis en 2028 : la course au pôle sud lunaire est lancée

Questions fréquentes

Artemis II va-t-elle se poser sur la Lune ?
Non. Artemis II est un vol de qualification qui survole la Lune à environ 6 600 kilomètres de la surface, sans se mettre en orbite ni se poser. Le premier alunissage du programme Artemis est prévu avec la mission Artemis IV, programmée début 2028. L'objectif d'Artemis II est de valider le vaisseau Orion pour les missions habitées en espace profond.
Quel est le rôle de la France et de l'Europe dans la mission Artemis II ?
L'Europe fournit le module de service du vaisseau Orion, construit par Airbus à Brême. Ce module assure la propulsion, l'électricité, l'eau, l'oxygène et le contrôle thermique — le vaisseau ne fonctionne pas sans lui. ArianeGroup (France-Allemagne) fournit 24 des 33 moteurs, les réservoirs et les régulateurs. Thales Alenia Space fournit les structures et le stockage des consommables. En échange, l'ESA a négocié trois places d'astronautes européens sur les futures missions Artemis, mais aucun Européen ne vole sur Artemis II.
Combien coûte le programme Artemis et chaque lancement ?
Le programme Artemis a coûté environ 93 milliards de dollars depuis ses débuts, dont 44 milliards pour le développement de la fusée SLS et de la capsule Orion. Chaque lancement du SLS revient à environ 4,1 milliards de dollars. À titre de comparaison, SpaceX lance un Falcon Heavy pour 150 millions. Le SLS devait initialement coûter 5 milliards et voler en 2016 ; il a coûté 24 milliards et a volé pour la première fois en 2022.
La Chine va-t-elle se poser sur la Lune avant les États-Unis ?
Probablement pas, mais l'écart se réduit. Les États-Unis visent un alunissage avec Artemis IV début 2028, la Chine avec sa mission Mengzhou-Lanyue vers 2030. Cependant, Artemis accumule les retards : l'alunissage, initialement prévu pour Artemis III, a été repoussé à Artemis IV. Si le calendrier glisse encore, l'avance américaine pourrait ne plus être que de quelques mois.
Pourquoi l'annulation de la station Gateway en mars 2026 est-elle importante ?
Le 24 mars 2026, la NASA a annulé la station orbitale lunaire Gateway, dans laquelle l'Europe devait jouer un rôle majeur (modules I-Hab et Lunar View développés par Thales Alenia Space). La décision a été prise unilatéralement par Washington, sans consultation européenne. Des centaines de millions d'euros d'investissements industriels européens se retrouvent sans destination. La NASA remplace Gateway par une base lunaire de surface dont le rôle de l'Europe n'est pas encore défini.

Julie Marchand

Partagez cet article

Plus d'actualités Tech & Sciences

Voir tout

Newsletter Regards Actuels

L'essentiel, en profondeur. Chaque vendredi.

Gratuit · Désabonnement en un clic