Six millions de Français n'ont pas de médecin traitant déclaré. Huit millions vivent dans des zones sous-dotées où trouver un généraliste relève du parcours d'obstacles. Et la situation va s'aggraver avant de s'améliorer : la vague de départs à la retraite s'accélère, les installations reculent, et la relève ne sera pas formée avant 2030. Voici le décompte.
Le signal : 11 329 communes sous-dotées
Une commune française sur trois manque de médecins généralistes, selon les données de la DREES. Dans les 10 % de la population habitant les territoires les plus mal dotés, il faut onze jours en moyenne pour obtenir un rendez-vous chez un généraliste. En 2025, près de 100 % du territoire est touché à des degrés divers, avec une baisse de 10 % des installations de généralistes libéraux en 2024.
Le problème n'est plus rural. Des villes moyennes comme Bourges, Montluçon ou Nevers perdent des cabinets chaque année. Les banlieues des grandes métropoles sont également touchées. Le renoncement aux soins ne concerne plus seulement les campagnes.
Les preuves : une démographie médicale en chute
Les causes sont connues et structurelles. Le numerus clausus, institué en 1971 pour limiter le nombre de médecins, a été maintenu à un niveau trop bas pendant trente ans. Résultat : les générations formées dans les années 1980-1990 sont peu nombreuses, et elles partent maintenant à la retraite.
Le numerus clausus a été officiellement supprimé en 2020, remplacé par un numerus apertus censé former davantage de médecins. Mais un étudiant entré en première année en 2020 ne sera généraliste qu'en 2029 au plus tôt. Selon les projections de la DREES et de vie-publique.fr, le nombre de médecins actifs de moins de 70 ans continuera à stagner voire à diminuer jusqu'en 2030.
Parallèlement, les jeunes médecins boudent l'exercice libéral. Ils préfèrent le salariat (horaires fixes, pas de gestion administrative) ou les remplacements. Les maisons de santé pluriprofessionnelles attirent, mais elles ne poussent que là où les collectivités investissent.
Ce qui vient : quatre années critiques
La période 2026-2030 sera la plus tendue de l'histoire de la médecine générale en France. Les départs à la retraite s'accélèrent (génération des années 60, arrivée à l'âge légal), les installations reculent, et la relève issue du numerus apertus n'arrivera pas avant la fin de la décennie.
Les réponses politiques existent — téléconsultation, CPTS (communautés professionnelles territoriales de santé), infirmiers en pratique avancée, assistants médicaux — mais elles ne remplacent pas un médecin. Un patient qui a besoin d'un diagnostic, d'une prescription ou d'un suivi de maladie chronique a besoin d'un généraliste.
Le sujet est politique. La proposition de loi Garot, examinée au Sénat, propose de réguler l'installation des médecins dans les zones sur-dotées. Les syndicats médicaux s'y opposent au nom de la liberté d'installation. Le débat est bloqué depuis des années.
En attendant, les urgences hospitalières absorbent le trop-plein : quand on ne trouve pas de généraliste, on va aux urgences. Et les urgences sont elles-mêmes en crise, avec le forfait hospitalier en hausse et des délais d'attente qui s'allongent. La boucle se referme.









