Le signal : un monde suspendu à des fils
Quand on pense à internet, on imagine des satellites, du Wi-Fi, du « cloud ». La réalité est plus prosaïque : 99 % du trafic internet intercontinental passe par des câbles de fibre optique posés au fond des océans.
Plus de 500 câbles sous-marins, soit 1,3 million de kilomètres de fibres, relient les continents. Ils transportent vos emails, vos paiements bancaires, vos visioconférences et les données de votre hôpital.
Ces câbles ont le diamètre d'un tuyau d'arrosage. Ils reposent sur des fonds marins accessibles aux ancres de navires, aux chaluts de pêche — et aux sous-marins militaires. Si l'un d'eux cède, le trafic est rerouté. Si plusieurs cèdent simultanément dans la même zone, c'est le black-out partiel.
Les preuves : la France a déjà été touchée
Le sabotage de 2022
Dans la nuit du 27 octobre 2022, trois câbles de fibre optique ont été sectionnés dans le sud de la France, entre Marseille, Lyon, Barcelone et Milan.
L'incident n'était pas accidentel : les coupures se sont produites en quelques heures, sur des segments distants de plusieurs centaines de kilomètres.
La conséquence a été immédiate : ralentissement du trafic internet en Europe, en Asie et aux États-Unis. Pas de black-out total — les flux ont été reroutés — mais une dégradation mesurable pendant 48 heures. L'enquête n'a jamais abouti publiquement. Les auteurs n'ont pas été identifiés.
Marseille : le talon d'Achille de l'Europe
Marseille est connectée à 11 câbles sous-marins, ce qui en fait le septième hub numérique mondial et le principal point de transit entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. La zone portuaire concentre les atterrissements de câbles sur quelques kilomètres carrés.
Cette concentration est un avantage (vitesse, redondance) et un risque (un seul événement physique pourrait toucher plusieurs câbles simultanément).
La Méditerranée compte 17 points d'atterrissement, dont Marseille concentre le tiers du trafic européen. Un séisme sous-marin, un acte de sabotage coordonné ou une attaque militaire sur ces installations paralyserait une part significative de la connectivité européenne.
Le facteur russe
Le navire russe Yantar, officiellement classé comme bâtiment océanographique, est équipé de sous-marins miniatures capables de plonger à 6 000 mètres.
Il a été repéré à plusieurs reprises le long de câbles sous-marins en Méditerranée orientale, entre Israël et Chypre, et dans l'Atlantique nord.
Aucun sabotage n'a été officiellement attribué à un État depuis 1945. Mais le précédent Nord Stream (septembre 2022) a démontré qu'une infrastructure sous-marine critique pouvait être détruite en quelques heures, sans que l'auteur soit formellement identifié des mois après.
Ce qui se passerait en cas de coupure majeure
Un scénario de rupture simultanée de 3 à 5 câbles en Méditerranée provoquerait :
— Dans les premières minutes : ralentissement massif du trafic internet, échec de connexions aux sites hébergés hors Europe, latence sur les services cloud (Google, Microsoft, AWS).
— Dans la première heure : perturbation des systèmes bancaires (paiements par carte, virements internationaux), dégradation des services hospitaliers connectés (télémédecine, dossiers patients, imagerie médicale distante).
— Au-delà de 24 heures : saturation des câbles restants, priorisation du trafic militaire et gouvernemental, dégradation durable pour les particuliers et les entreprises.
La France ne serait pas « coupée » d'internet — les câbles atlantiques (vers les USA) et terrestres (vers l'Allemagne) prendraient le relais.
Mais avec 30 à 40 % du trafic rerouté, la qualité de service chuterait. Les PME françaises, dont beaucoup dépendent du cloud pour leurs opérations quotidiennes, seraient les premières touchées.
Ce qui vient : comment la France se protège (et ce qui manque)
La France a pris conscience du risque. Le plan « Câbles sous-marins 2030 », piloté par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), prévoit :
— Le déploiement de capteurs sur les câbles stratégiques pour détecter les approches suspectes.
— La diversification des points d'atterrissement (Bordeaux, Brest, en complément de Marseille).
— Le renforcement de la coopération OTAN sur la surveillance des fonds marins.
Ce qui manque : une infrastructure de communication de secours en cas de coupure totale.
La France possède un réseau militaire autonome (Syracuse, satellites), mais rien d'équivalent pour les civils. La radio FM et les ondes longues (France Inter sur 162 kHz) resteraient opérationnelles — mais combien de Français possèdent encore un poste radio capable de les capter ?
Le réseau 4G/5G français continuerait de fonctionner pour les communications locales (appels, SMS entre mobiles sur le territoire). Mais les services dépendant de serveurs distants (réseaux sociaux, messageries cloud, streaming) seraient dégradés ou inaccessibles.
La guerre en Iran a rappelé que la Méditerranée n'est pas un espace neutre. C'est une zone de tension militaire où transitent les artères numériques de l'Europe. Le sabotage de 2022 était un avertissement. Le prochain pourrait ne pas être un test.











