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Engrais russes :
la nouvelle taxe européenne et l’impact sur les agriculteurs français

À Strasbourg, la Commission européenne dévoile son plan d'action face à l'envolée du prix des engrais : maintien des taxes sur les engrais russes et bélarusses (6,5 % + 40-45 €/t), 200 M€ de réserve agricole, refus de suspendre la taxe carbone aux frontières (CBAM). Prix azotés à 500 €/t.

Mis à jour le samedi 23 mai 2026 — 14h23
7 min
Le Parlement européen de Strasbourg, le 9 juin 2024
Le Parlement européen de Strasbourg, le 9 juin 2024© AFP/Archives / SEBASTIEN BOZON

Le mot d'ordre est tombé pendant la nuit. Mardi 19 mai 2026 au matin, à Strasbourg, les principaux syndicats agricoles européens se rassemblent devant le Parlement européen pendant que la Commission présente son plan d'action sur les engrais. Les agriculteurs « abordent la prochaine saison d'achat dans un climat d'extrême incertitude, sur le coût, mais aussi sur la disponibilité effective des engrais », met en garde le Copa-Cogeca, qui rassemble les principaux syndicats agricoles européens. En toile de fond, la conjonction de deux chocs : la guerre Iran-États-Unis qui a quasiment paralysé le détroit d'Ormuz, et la fin de la dépendance européenne aux engrais russes et bélarusses, devenue un objectif assumé.

Mardi 19 mai à Strasbourg : ce que dévoile la Commission

Le plan d'action comporte trois étages. À court terme, mobilisation de la réserve agricole — des fonds européens destinés aux situations de crise — dont il reste environ 200 millions d'euros pour 2026. À moyen terme, deux mots d'ordre : diversification des approvisionnements et augmentation de la production européenne. À long terme, le pari du développement d'engrais alternatifs bas carbone, qui peine pour l'instant à percer à cause des coûts de production, notamment énergétiques. Plusieurs projets ont d'ailleurs été abandonnés, dont l'initiative autrichienne « Green Ammonia Linz ».

« La guerre a créé une prise de conscience de la nature stratégique du secteur des engrais », souligne Tiffanie Stephani, chez Yara, l'un des plus gros producteurs européens. « Le plan d'action européen est monté de quelques crans en termes d'importance politique. » Avant le conflit, 30 % des engrais mondiaux transitaient par le détroit d'Ormuz. Le blocage iranien a immédiatement reporté la pression sur les autres sources d'approvisionnement, dont la Russie et le Bélarus.

La taxe : 6,5 % + 40-45 €/tonne sur les engrais russes et bélarusses

Pour 2025-2026, l'UE applique aux engrais importés de Russie et du Bélarus un droit de douane de 6,5 %, auquel s'ajoute une taxe comprise entre 40 et 45 euros par tonne. Le mécanisme est progressif : il doit atteindre 430 euros par tonne d'ici 2028, selon le calendrier voté par le Parlement européen en mai 2025. L'objectif affiché : « priver Moscou de ressources qui financent la guerre en Ukraine » — la vente d'engrais étant considérée par Bruxelles comme une source directe de revenus pour le budget russe.

Mardi, Bruxelles a confirmé qu'elle ne reviendrait pas sur cette augmentation progressive, malgré les appels d'agriculteurs et de plusieurs États membres à temporiser. La dépendance reste élevée : avant 2022, la Russie pesait environ 30 % des importations européennes d'urée et 18 % d'engrais azotés. Aujourd'hui les flux ont baissé mais subsistent, et la sortie complète est programmée à horizon 2028.

Pourquoi les prix s'envolent : Ormuz, gaz, CBAM

Depuis fin février 2026, le prix des fertilisants a bondi en Europe. Les engrais à base d'azote coûtent désormais autour de 500 euros la tonne, contre quelque 380 euros l'hiver dernier — soit une hausse d'environ 32 % en trois mois. Trois facteurs s'additionnent. D'abord la guerre Iran-États-Unis et la quasi-paralysie d'Ormuz, qui pèse sur les flux mondiaux. Ensuite l'envolée du coût du gazole pour les tracteurs, qui a poussé plusieurs États à débloquer des aides ciblées. Enfin la taxe carbone aux frontières (CBAM), entrée pleinement en vigueur le 1er janvier 2026, qui renchérit les importations selon leur empreinte carbone.

Bruxelles a tenté d'amortir le choc en supprimant temporairement les droits de douane sur les fertilisants hors Russie et Bélarus, et en adaptant la taxe carbone « afin d'atténuer fortement son impact », selon une porte-parole de la Commission. Mais le résultat reste sensible pour les exploitations.

Réserve agricole : 200 millions d'euros pour 2026

La réserve agricole européenne est un mécanisme budgétaire spécifique, alimenté par redéploiement des fonds de la PAC non utilisés, destiné à soulager le secteur en cas de crise. Pour 2026, il reste environ 200 millions d'euros mobilisables. La répartition exacte entre filières et États n'est pas encore arbitrée — elle devrait tenir compte du poids des céréaliers, particulièrement exposés.

L'enveloppe est modeste au regard de l'impact. À titre de comparaison, le surcoût des engrais pour les seuls céréaliers français est estimé à plusieurs centaines de millions d'euros pour 2026 par les organisations professionnelles. Les 200 millions de la réserve agricole couvrent à peine la fraction française, sans même tenir compte des autres filières (élevage, fruits et légumes) ni des autres États membres. Une éventuelle rallonge n'est pour l'instant pas évoquée.

Et les céréaliers français ? « Trois ans dans le rouge »

La situation est particulièrement difficile pour les céréaliers, gros consommateurs d'engrais. Selon les organisations professionnelles, ils sont « dans le rouge depuis trois ans », à cause de l'effet combiné d'une récolte de blé catastrophique en 2024 et d'une année 2025 marquée par des engrais déjà très chers, avec un blé sous les 200 euros la tonne en France, confronté à une concurrence internationale accrue (Russie, Argentine, Ukraine). Le contexte 2026 — guerre Iran-USA, prix des engrais à 500 €/t, gazole renchéri — alourdit la facture.

L'arbitrage de campagne est devenu particulièrement tendu. Plusieurs céréaliers indiquent réduire leurs apports azotés pour la saison à venir, ce qui pèsera mécaniquement sur les rendements en juillet-août. D'autres choisissent au contraire d'absorber le surcoût en pariant sur une remontée des cours mondiaux du blé. Aucun consensus n'émerge.

Ce que Bruxelles refuse : suspendre le CBAM

Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), entré pleinement en vigueur le 1er janvier 2026, suscite la principale ligne de tension. Plusieurs pays — dont la France — et une partie des organisations agricoles demandent sa suspension temporaire sur les engrais. La Commission refuse. Trois raisons.

Un, le CBAM concerne plusieurs autres secteurs polluants (acier, aluminium, ciment, électricité, hydrogène) ; ouvrir une brèche sur les engrais fragiliserait l'ensemble du dispositif. Deux, suspendre la taxe carbone désavantagerait les fabricants européens, qui tentent d'augmenter leur production. Trois, c'est l'un des rares outils budgétaires européens autonomes — son rendement abonde des programmes climatiques. « Le mécanisme est vraiment indispensable pour garantir une concurrence équitable pour notre secteur », revendique Tiffanie Stephani (Yara).

L'autre dossier sensible est l'assouplissement possible des règles européennes sur les nitrates, pour autoriser un usage accru du digestat — résidus issus de la méthanisation des déchets organiques, utilisés comme alternative aux engrais chimiques. La piste inquiète les organisations environnementales, qui craignent des pollutions de l'eau accrues, notamment dans les bassins versants déjà sous contentieux européen.

Notre lecture

Le plan dévoilé à Strasbourg est une réponse de circonstance avant d'être une stratégie. Les 200 millions d'euros mobilisables sont une rustine ; le maintien de la taxe russe est une décision politique antérieure que la Commission ne pouvait pas défaire ; l'assouplissement des nitrates est un signal aux agriculteurs sans coût budgétaire immédiat. La vraie ligne se joue ailleurs : la capacité de l'UE à passer en quelques années d'une dépendance massive (60 % des engrais consommés sont importés) à une production européenne renouvelée, capable d'absorber le surcoût climatique.

Pour les agriculteurs français, l'arithmétique du printemps reste défavorable. Engrais à 500 €/t, gazole renchéri, blé sous les 200 €/t : la rentabilité de la prochaine campagne tient à des hypothèses optimistes sur les cours mondiaux et la météo de juin-juillet. Sur les deux, l'incertitude est forte.

Ce qu'on regarde maintenant

  • La répartition effective des 200 millions d'euros de la réserve agricole entre filières et États membres.
  • Le texte précis de l'assouplissement des règles nitrates et son passage devant le Parlement européen (commission ENVI).
  • L'évolution du prix des engrais azotés sur les marchés de gros (Yara, Borealis, références françaises) dans les semaines à venir.
  • Une éventuelle réaction nationale française (déblocage d'une enveloppe complémentaire) à la sortie de la prochaine réunion du Conseil agriculture de l'UE.
  • L'évolution du dossier Iran-Ormuz, déterminant pour les flux mondiaux d'engrais et leur prix de référence.

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Claire Moreau

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