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Avocats :
une profession en souffrance, entre charge mentale et épuisement

Stress, charge mentale, exposition à la détresse des clients : derrière la robe noire, la santé mentale des avocats se dégrade. Ce que révèlent les chiffres du barreau de Paris et les témoignages d'une profession sous tension.

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Une statue de la justice tenant une balance, devant la robe noire et le rabat blanc d'un avocat
Derrière l'image d'Épinal de la robe noire, le quotidien de nombreux avocats affecte leur santé mentale et physique.© Franck Fife / AFP

« La fenêtre est ouverte, je vais sauter. » Au téléphone, l'avocate Carine Denoit-Benteux calme sa cliente de longues minutes. « On décroche toujours. Même en vacances, même la nuit. » Derrière l'image d'Épinal de la robe noire, le quotidien de nombreux avocats est rude, et il pèse sur leur santé. Une profession de 78 000 personnes, exerçant très majoritairement en libéral, dit aller mal. Pourquoi ?

Des chiffres qui alertent

Le malaise se mesure. Selon une enquête menée en 2025 auprès de 2 737 avocats du barreau de Paris, 73 % déclarent ressentir du stress ou de l'anxiété de manière régulière, et 81 % disent avoir été psychologiquement épuisés au cours du dernier mois. Plus de 40 % travaillent régulièrement le week-end et tard le soir ; près de 70 % peinent à concilier vie professionnelle et vie personnelle. Et le phénomène déborde largement la capitale. « Les avocats sont une profession en souffrance », résume Amanda Vaillier, qui exerce à Ajaccio.

L'immédiateté, une pression de chaque instant

« Vous ne coupez jamais complètement. Même le week-end, j'ai toujours un œil sur ma boîte mail », raconte Me Vaillier. Roxane Best, avocate parisienne de 35 ans, décrit les appels tard le soir de détenus n'ayant presque qu'elle pour contact. « Une matinée, c'est une éternité dans notre métier, où l'immédiateté est reine », ajoute Me Vaillier, qui évoque la peur de décevoir un client ou de passer à côté d'un dossier. Beaucoup travaillent entre 45 et 60 heures par semaine. Mais au-delà des horaires, c'est la charge mentale qui use : « Sous la douche, dans les soirées, on pense aux dossiers », témoigne Romain Ruiz, pénaliste de 36 ans. Une pression que partagent d'autres professions exposées, des soignants aux jeunes en détresse psychique.

Le « traumatisme vicariant », un mal silencieux

À cette tension s'ajoute une exposition prolongée à la détresse des autres. « On peut se retrouver à suivre pendant des semaines un triple homicide », raconte Me Ruiz, qui évoque le « traumatisme vicariant » : ce phénomène d'absorption de la souffrance d'autrui, encore peu reconnu. « On n'a pas de relais, pas vraiment de bouclier. Tout va dépendre de sa solidité personnelle. » Les clients « pleurent au téléphone ou sont en larmes au cabinet, et se raccrochent à nous comme à une bouée de sauvetage », abonde Me Best.

Une santé reléguée au second plan

Pris dans cette mécanique, beaucoup négligent leur propre corps. D'après l'étude du barreau, seuls 52 % des avocats parisiens pratiquent une activité physique régulière et 46 % jugent leur alimentation insatisfaisante ; s'y ajoutent le tabac et l'alcool. « Ils ne prennent pas le temps d'aller voir un médecin et consultent souvent trop tard », observe Carine Denoit-Benteux, vice-bâtonnière du barreau de Paris, qui décrit « une hypertension très marquée, liée au stress ».

Le libéral, un exercice sans filet

La structure même du métier accentue le risque. La France compte quelque 78 000 avocats, qui exercent en grande majorité en libéral : pas de filet de sécurité, et un revenu suspendu à un « recommencement quotidien ». Dans les petites villes, la frontière entre vie privée et vie professionnelle s'efface : on croise ses clients au supermarché. Quant aux vacances, elles le sont rarement vraiment. L'avocat Arié Alimi dit travailler « trois à quatre heures par jour » pendant ses congés ; une autre robe noire confie n'avoir pris que deux semaines de vacances en deux ans.

Un tabou qui commence à se lever

Longtemps ignorée, la question émerge. Des dispositifs ont vu le jour, notamment au barreau de Paris : ligne d'écoute psychologique, journées de dépistage. Certains s'organisent à titre individuel : Romain Ruiz consulte un psychologue depuis plusieurs années et s'astreint à la boxe le matin. « C'est quelque chose que devraient faire tous les avocats », estime-t-il. Mais « on voit bien qu'il faut aller encore plus loin », reconnaît la vice-bâtonnière. La reconnaissance du risque psychosocial, courante chez les salariés, reste à construire pour une profession indépendante.

Les prochaines échéances

Les barreaux multiplient les outils d'écoute, mais la charge structurelle — immédiateté permanente, isolement du libéral, exposition à la souffrance — demeure. La profession devra trancher une question simple à formuler, difficile à résoudre : comment protéger la santé de celles et ceux dont le métier consiste, précisément, à porter celle des autres. Le débat rejoint celui, plus large, du fonctionnement de la justice et de ses procédures, dont les avocats sont les premiers rouages.

L'essentiel

  • Selon une étude du barreau de Paris menée en 2025 auprès de 2 737 avocats, 73 % ressentent régulièrement du stress ou de l'anxiété et 81 % se disent psychologiquement épuisés au cours du dernier mois.
  • La France compte environ 78 000 avocats, exerçant très majoritairement en libéral, donc sans filet de sécurité.
  • L'immédiateté du métier et la charge mentale — appels la nuit, dossiers omniprésents, 45 à 60 heures par semaine — pèsent lourdement.
  • Le « traumatisme vicariant », cette absorption de la souffrance des clients, reste un mal peu reconnu.
  • Longtemps tabou, la santé mentale des avocats émerge : les barreaux ouvrent lignes d'écoute et dépistages, mais beaucoup jugent qu'il faut aller plus loin.

Questions fréquentes

Pourquoi les avocats souffrent-ils autant au travail ?
Plusieurs facteurs se cumulent : l'immédiateté du métier, qui empêche de décrocher, une charge mentale permanente, l'isolement de l'exercice libéral et l'exposition prolongée à la détresse des clients. Beaucoup travaillent entre 45 et 60 heures par semaine, week-ends compris.
Que dit l'étude du barreau de Paris sur la santé des avocats ?
Menée en 2025 auprès de 2 737 avocats, elle indique que 73 % ressentent régulièrement du stress ou de l'anxiété et 81 % se disent psychologiquement épuisés au cours du dernier mois. Plus de 40 % travaillent régulièrement le week-end et tard le soir.
Qu'est-ce que le traumatisme vicariant ?
C'est l'absorption de la souffrance d'autrui à force d'y être exposé, par exemple en suivant pendant des semaines une affaire criminelle grave. Encore peu reconnu, il touche des professions confrontées à la détresse des autres, dont les avocats, sans dispositif de protection clair.
Combien y a-t-il d'avocats en France ?
La France compte environ 78 000 avocats. Ils exercent en grande majorité en libéral, ce qui signifie l'absence de filet de sécurité : pas de congés payés garantis, un revenu dépendant de l'activité, et une frontière souvent floue entre vie privée et professionnelle.
Que font les barreaux pour la santé mentale des avocats ?
Des dispositifs ont été mis en place, notamment au barreau de Paris : ligne d'écoute psychologique, journées de dépistage. Certains avocats consultent à titre individuel. Mais la profession reconnaît elle-même qu'il faut aller plus loin, la reconnaissance du risque psychosocial restant à construire pour un métier indépendant.

Thomas Renaud

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