Aller au contenu principal

GPS, deepfakes, cyber :
le front invisible de la guerre en Iran

Mille navires ont perdu leur GPS au Moyen-Orient. Des avions de ligne ont failli se poser sur la mauvaise piste. En deux semaines, 110 deepfakes pro-iraniens ont inondé les réseaux. La guerre en Iran se joue aussi sur un front que personne ne voit.

Mis à jour le mardi 31 mars 2026 — 12h52
5 min
GPS, deepfakes, cyber : le front invisible de la guerre en Iran
GPS, deepfakes, cyber : le front invisible de la guerre en Iran© Regards Actuels

La guerre en Iran ne se joue pas seulement avec des missiles et des drones. Depuis le 28 février, un conflit parallèle se déroule dans l'invisible : signaux GPS brouillés sur des milliers de kilomètres, vidéos truquées par intelligence artificielle diffusées à l'échelle industrielle, tentatives de cyberattaques contre des infrastructures critiques. Ce front technologique, moins spectaculaire que les explosions à Téhéran, a des conséquences directes sur la sécurité des civils — y compris ceux qui survolent la zone en avion de ligne.

Mille navires sans GPS : le Moyen-Orient dans le brouillard électronique

Depuis le début de la guerre, plus de mille navires ont perdu leur signal GPS au Moyen-Orient, selon les données compilées par l'AFP. Le phénomène touche les cargos commerciaux, les pétroliers immobilisés au large d'Ormuz, mais aussi les flottes militaires. Deux techniques sont utilisées : le « jamming » (brouillage du signal pour empêcher sa réception) et le « spoofing » (détournement du signal pour afficher une position erronée). L'objectif premier est militaire : dérégler les systèmes de guidage des drones et missiles iraniens, qui utilisent le GPS pour atteindre leurs cibles.

Mais les dégâts collatéraux sont considérables. Selon le réseau Opsgroup, qui recense les incidents de navigation aérienne, un avion de ligne a failli se poser sur la mauvaise piste après que son GPS a été dévié. Un autre a frôlé une installation de missiles iraniens, son système de navigation affichant une position erronée de plusieurs kilomètres. « Ces perturbations présentent des risques considérables pour l'aviation, la navigation maritime et les infrastructures de la région », alertent les experts du secteur.

Ce que cela signifie : le problème n'est pas conjoncturel. Les récepteurs GPS embarqués dans les avions civils ont, selon les spécialistes, 15 ans de retard technologique. Aucun appareil en service n'est capable de recevoir et d'interpréter d'autres signaux que le GPS L1 C/A — un standard vulnérable au spoofing. Tant que le conflit dure, chaque vol commercial survolant le Moyen-Orient navigue dans un environnement où les instruments de bord peuvent mentir. Les compagnies qui ont annulé ou dérouté des vols — comme SAS a annulé environ 1 000 vols programmés au printemps 2026 — ne réagissent pas seulement au kérosène, mais aussi à ce risque invisible, comme le détaillait Regards Actuels dans l'analyse des pénuries de kérosène.

Deepfakes : 110 vidéos truquées en deux semaines, la propagande à l'ère de l'IA

L'autre front invisible est celui de l'information. Le New York Times a identifié plus de 110 deepfakes pro-iraniens uniques diffusés en seulement deux semaines, selon une analyse reprise par la Foundation for Defense of Democracies. Ces vidéos montrent de fausses images de champs de bataille, des frappes de missiles inventées et des scènes de destruction simulées — le tout généré par intelligence artificielle pour promouvoir un récit de succès militaire iranien.

L'ampleur du phénomène dépasse le simple bricolage. Selon une enquête du Figaro datée du 30 janvier 2026, un premier réseau de 4 765 comptes a généré 843 millions de publications, tandis qu'un second réseau de 11 421 comptes a produit 1,7 milliard de « likes ». Les outils de génération vidéo comme Sora 2 (OpenAI) et Veo 3 (Google) permettent désormais de produire en quelques minutes des contenus audiovisuels convaincants. « On ne peut plus croire ses yeux ni ses oreilles », résumait Euronews au début du conflit.

Ce que cela signifie : la désinformation n'est plus un phénomène marginal dans les guerres modernes. Elle est industrialisée. Le volume mondial de deepfakes est passé d'environ 500 000 vidéos en 2023 à près de 8 millions en 2025, selon le World Economic Forum — soit une multiplication par seize. Le conflit iranien est le premier à être mené simultanément sur le terrain et dans le champ de l'IA générative à cette échelle. Pour le lecteur français, cela signifie que toute image ou vidéo du conflit partagée sur les réseaux sociaux doit être considérée comme potentiellement fabriquée.

La France en vigilance renforcée

En France, l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a maintenu une posture de « vigilance renforcée » depuis le début du conflit. Son directeur, Vincent Strubel, a toutefois nuancé la menace : « Nous n'avons pas observé de regain de cybermenaces liées à des intérêts iraniens. Les acteurs iraniens sont occupés ailleurs actuellement. » Mais il a ajouté une mise en garde : « Les attaques les plus complexes se construisent dans le temps long. Cela reste une possibilité. »

La France n'est pas une cible prioritaire, mais elle n'est pas à l'abri. L'Iran a déjà démontré ses capacités cyber offensives : attaque Triton contre une installation pétrochimique saoudienne en 2017, attaques contre des ports israéliens. L'ANSSI a prévenu que la France devait se préparer à des « attaques destructrices sur des infrastructures critiques » — un scénario que les entreprises françaises, dont 75 % des PME ne disposent pas de protection cyber adéquate, auraient du mal à absorber, comme l'analysait Regards Actuels dans le décryptage de la vulnérabilité des PME.

Ce que cela change : la guerre hybride comme norme

Le conflit iranien confirme que la guerre moderne se mène simultanément sur trois fronts : le terrain physique (missiles, drones, navires), le cyberespace (attaques informatiques, brouillage GPS) et l'espace informationnel (deepfakes, propagande IA). Le chef de la Direction de la cybersécurité israélienne a averti en janvier 2026 que « les guerres pourraient bientôt commencer et se terminer uniquement dans le domaine numérique ».

Pour les civils, cela se traduit par trois risques concrets : des vols commerciaux potentiellement désorientés, une information de guerre de plus en plus invérifiable, et des infrastructures numériques exposées à des cyberattaques qui peuvent frapper des mois après le début du conflit. Le front invisible n'a pas de ligne de cessez-le-feu. Source : impots.gouv.fr. Source : Agence internationale de l'énergie.

À lire aussi

L'essentiel

  • Plus de mille navires ont perdu leur signal GPS au Moyen-Orient en raison de brouillages liés à la guerre
  • Un avion de ligne a failli se poser sur la mauvaise piste, un autre a frôlé une installation de missiles iraniens
  • Le New York Times a identifié plus de 110 deepfakes pro-Iran diffusés en deux semaines sur les réseaux sociaux
  • L'ANSSI maintient une vigilance renforcée en France mais n'observe pas de hausse directe de la cybermenace
  • Les récepteurs GPS des avions civils ont 15 ans de retard technologique face aux techniques de brouillage

Questions fréquentes

Pourquoi les avions de ligne perdent-ils leur GPS au Moyen-Orient ?
Les forces militaires brouillent et détournent les signaux GPS dans la zone de guerre pour dérégler les drones et missiles iraniens. Mais les avions civils utilisent les mêmes signaux. Les récepteurs GPS embarqués ont 15 ans de retard technologique et ne peuvent pas distinguer un signal authentique d'un signal falsifié. Un avion a failli se poser sur la mauvaise piste, un autre a frôlé une installation de missiles.
Comment reconnaître un deepfake lié à la guerre en Iran ?
C'est de plus en plus difficile. Le New York Times a identifié 110 deepfakes pro-Iran en deux semaines, souvent indiscernables à l'œil nu. Le réflexe de base : vérifier la source (compte récent, peu d'historique ?), croiser avec les agences de presse (AFP, Reuters, AP), et se méfier de toute vidéo spectaculaire non reprise par des médias vérifiés. Le volume mondial de deepfakes a été multiplié par 16 entre 2023 et 2025.
La France risque-t-elle une cyberattaque iranienne ?
L'ANSSI maintient une vigilance renforcée mais n'a pas observé de hausse directe des cybermenaces iraniennes visant la France. Son directeur Vincent Strubel estime que « les acteurs iraniens sont occupés ailleurs ». Toutefois, les cyberattaques complexes se préparent sur le long terme. L'Iran a déjà prouvé ses capacités offensives contre des infrastructures étrangères (pipelines saoudiens, ports israéliens).

Partagez cet article

Plus d'actualités Tech & Sciences

Voir tout

Newsletter Regards Actuels

L'essentiel, en profondeur. Chaque vendredi.

Gratuit · Désabonnement en un clic