Dimanche 30 mars, un Casque bleu indonésien de la Force intérimaire des Nations unies au Liban est tué par l'explosion d'un projectile d'origine inconnue dans la zone frontière avec Israël. Lundi 31 mars, deux de ses compatriotes meurent dans une nouvelle explosion dans le sud du pays. Trois morts en 48 heures. La France réagit immédiatement : le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot convoque une réunion d'urgence du Conseil de sécurité, condamnant « avec la plus grande fermeté » ces « incidents gravissimes ». Mais derrière l'émotion se pose une question que personne ne formule : l'ONU est-elle encore capable de protéger ses propres soldats ?
Les faits : 48 heures, trois morts, aucun responsable identifié
Le premier décès survient dimanche dans la zone frontière entre le Liban et Israël. L'ONU parle d'un « projectile d'origine inconnue ». Lundi, deux autres Casques bleus indonésiens sont tués dans une « explosion d'origine inconnue », toujours dans le sud du pays. Le choix des mots est révélateur : « origine inconnue », deux fois. Ni Israël, ni le Hezbollah, ni aucun autre belligérant n'est nommé. La Finul, prise entre les frappes israéliennes et les positions du Hezbollah depuis le 2 mars, ne peut ou ne veut pas désigner l'auteur.
Le Conseil de sécurité se réunit ce mardi 31 mars à 14 heures GMT, à la demande de la France. La réunion aura lieu dans un contexte où les pertes de la Finul depuis 1978 approchent les 340 morts, dont 94 par actes malveillants. Trois morts en deux jours, c'est le bilan le plus lourd de la mission depuis des années.
La Finul : 47 ans, 340 morts, une fermeture programmée
La Force intérimaire des Nations unies au Liban a été créée en 1978 pour confirmer le retrait israélien du Sud-Liban. Quarante-sept ans plus tard, elle est toujours là — mais plus pour longtemps. En août 2025, le Conseil de sécurité a voté une résolution prévoyant la fermeture de la mission d'ici mi-2027.
La Finul compte environ 8 200 soldats issus de 47 pays, pour un budget annuel de 538 millions de dollars. C'est l'une des opérations de maintien de la paix les plus anciennes et les plus coûteuses au monde. Elle emploie aussi plus de 600 contractuels libanais, dont le sort reste incertain après la fermeture.
Depuis l'entrée du Hezbollah dans la guerre le 2 mars, les Casques bleus se retrouvent au milieu d'un champ de bataille qu'ils n'ont pas le mandat de contrôler. Les frappes israéliennes au Liban ont tué plus de 1 200 personnes et déplacé plus d'un million d'habitants. L'armée israélienne a même visé un barrage de l'armée libanaise, tuant un soldat. Les Casques bleus, censés servir de tampon, deviennent des cibles. — voir le dossier sur la guerre en Iran
Le précédent malien : quand l'ONU plie bagage
Le Liban n'est pas un cas isolé. En décembre 2023, la Minusma, la mission de l'ONU au Mali, a fermé après dix ans de présence. Bilan : 310 morts, dont 174 par actes hostiles — la mission la plus meurtrière de l'histoire récente de l'ONU. Le gouvernement malien avait demandé le départ des Casques bleus, jugeant la mission inefficace.
En République démocratique du Congo, la Monusco — plus grande mission onusienne avec près de 14 000 personnes — est en retrait progressif depuis 2024. Les manifestations anti-ONU se sont multipliées, avec des Casques bleus pris à partie par la population qu'ils étaient censés protéger.
Le schéma se répète : déploiement dans un conflit qui dépasse le mandat, pertes croissantes, frustration des populations locales, retrait. Le Mali, la RDC, bientôt le Liban.
Un budget en baisse, des ambitions en recul
Le budget total des opérations de maintien de la paix de l'ONU pour 2025-2026 s'élève à 5,4 milliards de dollars. Ce chiffre paraît considérable, mais il est en baisse tendancielle. Les effectifs mondiaux de Casques bleus — environ 70 000 personnes réparties sur une dizaine de missions — subissent une réduction de 25 %, selon les projections internes.
Les États-Unis, premier contributeur financier de l'ONU, ont réduit leur participation sous l'administration Trump. Washington représente environ 27 % du budget des opérations de paix. Chaque coupe américaine se répercute directement sur la capacité opérationnelle des missions.
Le problème est aussi structurel. Les pays qui fournissent des troupes — essentiellement des pays du Sud (Bangladesh, Népal, Inde, Indonésie) — ne sont pas ceux qui votent les mandats au Conseil de sécurité. Les cinq membres permanents décident où envoyer les Casques bleus, mais ce sont les soldats d'autres nations qui meurent sur le terrain. Ce déséquilibre, dénoncé de longue date, n'a jamais été corrigé.
Le Liban comme épitaphe
Ce qui se joue au Sud-Liban dépasse la Finul. C'est la question de savoir si le maintien de la paix onusien — tel qu'il a été conçu après 1945 — a encore un sens dans les conflits contemporains.
La Finul a été créée pour s'interposer entre deux armées étatiques. Elle se retrouve face à un groupe armé non étatique (le Hezbollah), une coalition internationale (les États-Unis et Israël) qui mène des bombardements massifs, et un État libanais dont l'armée est elle-même visée. Aucun manuel de peacekeeping ne prévoit cette configuration.
Les Casques bleus n'ont ni le mandat ni les moyens d'empêcher quoi que ce soit. Ils observent, rapportent, comptent les morts — y compris les leurs. Et quand trois d'entre eux tombent en 48 heures, l'ONU parle d'« explosions d'origine inconnue » parce que désigner un responsable reviendrait à prendre parti dans un conflit où chaque partie viole le droit international.
">L'International Crisis Group identifie la crise du peacekeeping comme l'un des dix défis majeurs de l'ONU en 2025-2026 : mandats surchargés, moyens insuffisants, écart croissant entre les attentes et la réalité du terrain. (identifie l'International Crisis Group)
La France en première ligne diplomatique
Paris est le seul membre permanent du Conseil de sécurité à avoir demandé une réunion d'urgence après la mort des trois Casques bleus. Ce positionnement reflète une tradition française : la France est historiquement l'un des plus fervents défenseurs du multilatéralisme onusien et l'un des principaux contributeurs de la Finul.
Mais le pouvoir de Paris au Conseil de sécurité est limité. Les États-Unis, alliés d'Israël et belligérants dans le conflit iranien, ne soutiendront aucune résolution contraignante. La réunion de ce mardi risque de produire une déclaration de condamnation sans conséquences opérationnelles — le format habituel quand le Conseil est paralyse par le veto.
Ce qui vient : le vide après le départ
Si la Finul ferme comme prévu d'ici mi-2027, le Sud-Liban perdra la seule présence internationale neutre dans la zone. Les 600 contractuels libanais employés par la mission perdront leur emploi. Les infrastructures de la Finul — bases, routes, postes d'observation — seront abandonnées ou transférées à l'armée libanaise, qui n'a pas les moyens de les entretenir.
Le risque est un vide sécuritaire que ni l'armée libanaise, ni une force régionale, ni une coalition occidentale ne peut combler. Le Hezbollah, même affaibli par la guerre, reste la force militaire dominante au sud du Litani. Israël n'a aucune intention de se retirer tant que le Hezbollah existe. Sans les Casques bleus, il n'y a plus personne pour compter les morts.
C'est peut-être la leçon la plus amère de ces 47 ans : la Finul n'a jamais eu le pouvoir d'empêcher la guerre. Elle avait celui de témoigner qu'elle avait lieu. Même cette fonction minimale est désormais menacée.











