La scène tient en quelques secondes de vidéo, devenues célèbres en Ukraine. Mai 2014, Marioupol : un véhicule de combat d'infanterie fonce vers une barricade dressée par des forces prorusses. « Camarade Major, regardez, il y a des barricades devant. On fait quoi ? », interroge le conducteur. La réponse du major : « Dima, mets les gaz ! » Le blindé, drapeau ukrainien au vent, écrase le tas de pneus, bondit et poursuit sa route. Douze ans plus tard, le major est devenu général — et c'est à lui que Volodymyr Zelensky vient de confier le commandement en chef des Forces armées, au sortir d'une semaine de crise qui a emporté Oleksandre Syrsky.
De Marioupol au commandement suprême
Mykhaïlo Drapaty, 43 ans, est un pur produit de l'armée ukrainienne post-soviétique : officier de carrière entré comme lieutenant, il monte rapidement en grade à partir de 2014 et de la guerre contre les séparatistes soutenus par Moscou dans le Donbass. Les combats lui valent une réputation de terrain — on lui attribue la reprise de plusieurs localités et le sauvetage de son unité d'un encerclement. Marié et père de famille selon les médias ukrainiens, il gravit ensuite les échelons jusqu'à la tête des forces terrestres, puis des forces interarmées. Très connu, il reste pourtant discret, avare d'interviews.
L'homme qui démissionne quand ça rate
Un épisode le distingue de la vieille école : en juin 2025, après une série d'attaques russes meurtrières contre des sites d'entraînement, il quitte de lui-même le commandement des forces terrestres. « Si nous ne tirons pas de conclusions, si nous ne changeons pas notre attitude, si nous ne reconnaissons pas nos erreurs, nous sommes condamnés », déclare-t-il alors. Le geste, rarissime dans la hiérarchie militaire, « illustre sa détermination et ses hauts standards éthiques », juge auprès de l'AFP le commentateur politique Volodymyr Fessenko.
Proche des réformateurs, il a pris parti après la démission du ministre Mykhaïlo Fedorov pour que la « transformation » de l'armée — celle du tout-drones et des unités technologiques — se poursuive. « Quand la bonne décision doit être mise en œuvre malgré le système, et non grâce à lui, cela signifie que le système lui-même doit changer », lançait-il dans une rare sortie publique. « L'armée a besoin de nouvelles règles. » Dans les rues, les manifestants qui réclamaient le départ de Syrsky scandaient souvent son nom.
Des attentes « démesurées »
Sa nomination fait figure de choix consensuel. « Excellente nouvelle », salue Sergiï Prytoula, patron de l'une des plus grandes organisations caritatives de soutien à l'armée ; « une bouffée d'air frais et un nouvel espoir », renchérit Mykhaïlo Fedorov. Moscou, elle, hausse les épaules : le changement ne pourra « aboutir à des changements quelconques » sur le front, balaie le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, qui rappelle que l'offensive russe continue.
Le nouveau commandant hérite pourtant d'un front certes stabilisé, mais d'une armée secouée par les scandales — mobilisation impopulaire, traitement des mobilisés, absentéisme signalé comme généralisé, pénuries d'équipement dans certaines unités — et d'une institution fracturée par la crise politique. « Les nominations réalisées sur fond de troubles sociaux sont toujours accompagnées de nombreux pièges », prévient Prytoula, qui évoque des « attentes démesurées ».
Le dernier mot revient à un prédécesseur, Valeri Zaloujny, démis du même poste en 2024 : Mykhaïlo Drapaty va traverser « une période très difficile. Beaucoup plus qu'il ne l'imagine ».











