- Le 11 avril 2026, Boualem Sansal a annoncé à l'Assemblée nationale qu'il allait « attaquer en justice » le président algérien Abdelmadjid Tebboune
- L'écrivain franco-algérien de 81 ans a passé un an en prison en Algérie (novembre 2024 – novembre 2025), condamné à cinq ans pour « atteinte à l'unité nationale »
- Sa libération a été obtenue par le président allemand Frank-Walter Steinmeier — pas par la France
- Depuis sa libération, Sansal a quitté Gallimard pour Grasset (groupe Bolloré), avec une avance d'un million d'euros
Vendredi 11 avril 2026, Assemblée nationale, Journée du livre politique. Boualem Sansal prend la parole lors d'une table ronde avec l'avocat Richard Malka — celui de Charlie Hebdo, celui des procès contre l'obscurantisme. L'écrivain de 81 ans, amaigri, parle sans notes. « Je vais aller jusqu'au bout. » Il annonce qu'il va attaquer en justice le président algérien Abdelmadjid Tebboune. « La procédure est lancée. »
Dix-sept mois plus tôt, il était en cellule à Alger.
De l'aéroport d'Alger à la grâce présidentielle : un an de détention
Le 16 novembre 2024, Boualem Sansal est arrêté à l'aéroport d'Alger. Le motif : des propos tenus sur Frontières, un média français classé à droite, dans lesquels il remettait en question le tracé des frontières algériennes avec le Maroc. En Algérie, toucher aux frontières, c'est toucher au sacré. L'écrivain est inculpé sous l'article 87 du code pénal algérien — la loi antiterroriste — pour « atteinte à l'unité nationale, insulte à un corps officiel et détention de documents menaçant la sécurité nationale ».
L'affaire provoque un choc dans le monde littéraire. Une lettre ouverte publiée par Le Point réunit des signatures rares : Annie Ernaux, Le Clézio, Orhan Pamuk, Salman Rushdie. L'Assemblée nationale française adopte un texte demandant sa « libération immédiate ». Le Parlement européen se mobilise. Alger ne bouge pas.
Le 27 mars 2025, Sansal est condamné à cinq ans de prison et 500 000 dinars d'amende. Le parquet avait requis dix ans. Le 1er juillet, la cour d'appel confirme la peine. L'écrivain, atteint d'un cancer de la prostate, est transféré dans une unité de soins. En décembre 2024, sa santé s'était déjà dégradée en détention.
La libération ne viendra pas de Paris. Le 11 novembre 2025, le président allemand Frank-Walter Steinmeier obtient la grâce de Sansal auprès de Tebboune. L'écrivain est transféré dans un hôpital allemand le lendemain. Le Premier ministre Sébastien Lecornu exprime le « soulagement » du gouvernement français — mais c'est Berlin qui a négocié. Selon Public Sénat, « passer par un pays tiers, c'était la solution pour que personne ne perde la face ».
De Gallimard à Bolloré : le transfert qui divise
En mars 2026, une annonce secoue le monde de l'édition. Après vingt-sept ans chez Gallimard, Sansal rejoint Grasset — maison intégrée au groupe Bolloré. Selon une enquête de Libération, le transfert s'accompagne d'une avance d'un million d'euros pour son prochain livre, un montant qui dépasse les sommes habituellement réservées aux best-sellers confirmés. Le Canard enchaîné ajoute un détail : un appartement à Saint-Germain-des-Prés, 7 000 euros de loyer mensuel, en attendant l'acquisition d'un bien à Versailles.
Le geste déclenche un malaise qui traverse les lignes. Chez Grasset, certains auteurs — Virginie Despentes, Sorj Chalandon — ont été parmi les voix les plus critiques de l'emprise Bolloré sur l'édition française. Accueillir Sansal dans cette maison crée une collision entre deux mondes.
Sansal a expliqué son départ de Gallimard dans une tribune au Monde, sans évoquer les conditions financières. Selon Le Canard enchaîné, l'ancien président Nicolas Sarkozy, proche de Vincent Bolloré, aurait encouragé l'écrivain à « divorcer » de son éditeur historique.
L'affaire soulève une question que personne ne formule tout à fait clairement : un écrivain emprisonné pour ses idées devient-il un trophée politique quand un groupe médiatique le rachète ? La réponse dépend de qui la pose.
« La procédure est lancée »
Le 11 avril 2026, Sansal fait un pas de plus. Devant les caméras, à l'Assemblée nationale, aux côtés de Richard Malka, il annonce que son avocat a préparé un dossier pour saisir la justice internationale. La cible : Tebboune personnellement.
« Je lui ai écrit quand j'étais en prison, a-t-il déclaré à franceinfo. Je lui ai dit : si vous me libérez, je vous attaquerai en justice. C'est lui qui m'a condamné. » Il dit attendre « le bon moment » pour déposer la plainte. Il dit aussi qu'il n'a pas eu « un vrai procès, avec des avocats et des observateurs internationaux ».
La démarche est inédite. Un écrivain gracié qui poursuit en justice le chef d'État qui l'a gracié. Le précédent juridique est mince. Mais le geste politique est massif — à 48 heures de l'arrivée du pape Léon XIV en Algérie, chez ce même Tebboune.
Ce que l'affaire Sansal raconte des relations France-Algérie
Au-delà du cas individuel, l'affaire Sansal fonctionne comme un révélateur. C'est la France qui s'est le plus mobilisée médiatiquement — mais c'est l'Allemagne qui a obtenu la libération. C'est Gallimard qui l'a publié pendant vingt-sept ans — mais c'est Bolloré qui l'a récupéré. C'est un écrivain qui dénonce l'autoritarisme algérien — mais il l'a fait sur un média que beaucoup de ses soutiens de gauche n'auraient jamais fréquenté.
Chaque détail de cette affaire divise. Les uns voient un prisonnier d'opinion devenu voix libre. Les autres voient un intellectuel instrumentalisé par un camp politique. Les faits, eux, sont les suivants : un homme de 81 ans a passé un an en prison dans un pays où il est né, pour des propos tenus dans un autre pays où il vit. Il est libre. Il accuse. La suite appartient aux tribunaux.
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