« On ne peut pas dire qu'il n'y ait pas d'effort. L'effort est important », a reconnu le 1er octobre Amélie de Montchalin, première présidente de la Cour des comptes, qui préside à ce titre le Haut Conseil des finances publiques. Elle présentait l'avis de cet organisme indépendant sur le projet de budget pour 2027. Mais cet effort, a-t-elle ajouté, ne réduit pas le déficit autant qu'on pourrait l'attendre, « parce que la charge d'intérêt augmente et absorbe une grande partie de cet effort ».
Le projet présenté ce jour-là en Conseil des ministres prévoit de ramener le déficit public de 5,4 % à 5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2027. Les intérêts de la dette passeraient dans le même temps de 79,2 milliards d'euros à environ 91 milliards pour l'ensemble des administrations publiques (État, Sécurité sociale, collectivités), selon les prévisions du gouvernement. Ils expliquent à eux seuls 30 % de la hausse des dépenses publiques attendue en 2027, d'après l'avis.
Les économies annoncées ne veulent pas dire que les administrations dépenseront moins. La dépense publique augmenterait encore de 41 milliards d'euros en 2027, soit 2,3 %, lit-on dans le même document. Le gouvernement prévoit seulement de freiner certaines dépenses et d'augmenter des recettes. « C'est un effort important », a déclaré le ministre de l'Économie, Roland Lescure. Le gouvernement le chiffre à 54 milliards d'euros : 43 milliards de mesures nouvelles, comparées à ce qui se passerait si rien n'était décidé, et le reste venant de décisions déjà prises en 2026. Le Haut Conseil compare, lui, avec l'année précédente. Une fois comptés les 12 milliards d'intérêts supplémentaires, il ne retient que 11 milliards d'effort sur les dépenses.
Plus de dette, plus d'intérêts, à taux égal
Le gouvernement décrit le mécanisme dans le dossier qui accompagne son budget. La charge d'intérêts « évolue sous l'effet de trois facteurs ». Le premier est la quantité de dette : à taux égal, « davantage de dette signifie mécaniquement davantage d'intérêt à verser ». C'est, selon lui, « le facteur principal de la hausse ». La dette atteindrait 121,7 % du PIB en 2027, d'après la prévision officielle. C'est 13,6 points de plus que ce qu'annonçait, pour la même année, la loi de programmation des finances publiques, le texte qui fixe la trajectoire des comptes sur plusieurs années, promulguée moins de trois ans plus tôt, relèvent les auteurs de l'avis.
Réduire le déficit limite les nouveaux emprunts ; cela n'efface pas la dette accumulée. Tant que les administrations dépensent plus qu'elles ne perçoivent, son montant en euros continue d'augmenter. En 2027, même sans compter les intérêts, le déficit atteindrait encore 2,1 % du PIB, après 2,8 % en 2026.
Les anciens emprunts sont renouvelés plus cher
Vient ensuite le taux. Un emprunt d'État garde jusqu'au bout celui qui a été fixé le jour où il a été lancé. Quand il arrive à échéance, il est remplacé par un nouveau, au taux du moment. La dette de l'État a une durée de vie moyenne de 8,5 ans, indique le document du gouvernement. Les emprunts passés, notamment ceux qui ont été lancés pendant la crise sanitaire puis la crise énergétique, « arrivent progressivement à maturité » et sont renouvelés « à des taux élevés », alors qu'ils avaient été contractés à des taux faibles, parfois négatifs.
À dix ans, la France empruntait à plus de 4 % en août 2026, puis à plus de 4,7 % le 24 septembre, selon l'avis. Le budget est construit sur 4,3 % en moyenne en 2027, et le Haut Conseil juge que cette trajectoire risque d'être « trop optimiste ». Le 1er octobre, ce taux a atteint 4,96 %, a rapporté l'AFP.
La hausse ne se lit pas entièrement tout de suite dans les comptes, puisqu'elle ne touche que les emprunts nouveaux ou renouvelés. Le gouvernement a fait le calcul pour une hausse durable d'un point de tous les taux : la charge annuelle augmenterait de l'ordre de 3 milliards d'euros la première année, 8 milliards la deuxième, 12 milliards la troisième. L'effet « s'amplifierait pendant de nombreuses années au fur et à mesure du renouvellement des obligations qui arrivent à échéance », précise le Haut Conseil.
Le même mécanisme a longtemps joué en sens inverse. Entre 2012 et 2020, la dette augmentait et son coût baissait, de 2,6 % à 1,3 % du PIB, grâce à la chute des taux, rappelle le dossier du budget. Depuis 2021, la charge remonte. En 2027, les intérêts représenteraient 2,9 % du PIB.
Une partie de la dette suit les prix
Dernier facteur, l'inflation. Environ un dixième de la dette négociable, celle qui est placée sur les marchés, est indexé sur les prix, en France ou dans la zone euro. Quand les prix montent, le capital à rembourser augmente avec eux, et cette hausse est comptée aussitôt dans la charge d'intérêts, même si l'argent n'est versé que plus tard. Un point d'inflation en plus alourdit la charge d'environ 3 milliards d'euros la même année, selon le gouvernement. Il juge l'effet faible à moyen terme, la Banque centrale européenne visant une inflation stable, mais note que d'une année sur l'autre la charge peut bouger nettement, dans les deux sens.
En 2026, les intérêts comptés pour l'ensemble des administrations dépasseraient de 4,5 milliards ce que prévoyait la loi de finances. Ce surcroît vient « essentiellement » des titres indexés, renchéris par la hausse des prix de l'énergie depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, explique le Haut Conseil. Pour 2027, s'agissant de la dette de l'État, le gouvernement retient surtout la quantité de dette et les taux. Le Haut Conseil prévient que l'inflation pèserait encore sur les titres indexés.
Le poids de la dette dépend aussi de la croissance
Si l'économie grandit plus vite que les intérêts ne s'accumulent, le poids de la dette peut reculer même quand son montant augmente. Le Haut Conseil décrit la situation inverse : « les taux auxquels la France renouvelle ses emprunts et en contracte de nouveaux » sont « à présent supérieurs à la croissance ». Tous les emprunts ne portent pas encore ces taux, mais à chaque renouvellement, le coût moyen de la dette s'en rapproche. La France est ainsi « obligée de faire davantage d'efforts pour éviter une spirale d'endettement par effet boule de neige », écrit-il. « Stabiliser la dette exige aujourd'hui bien davantage d'efforts qu'hier », a insisté Amélie de Montchalin, citée par Europe 1 avec l'AFP.
Dans son avis, daté du 25 septembre, le Haut Conseil constate aussi que la France emprunte désormais à dix ans plus cher que l'Espagne et le Portugal, et presque aussi cher que l'Italie, alors que son taux était resté inférieur aux leurs depuis 2008. Le 18 septembre, l'agence européenne Scope a abaissé la note de la France, de AA- à A+.
Ce qu'en disent le gouvernement et ses opposants
Pour le gouvernement, le coût de la dette fait partie des dépenses qui progressent mécaniquement, comme les retraites et la santé. Il y voit une raison d'agir sans attendre : reporter l'effort obligerait, écrit-il, à « l'intensifier demain, sur une période plus courte, et de façon brutale ». Pour Roland Lescure, la France reprend « le chemin de la consolidation budgétaire ».
Les députés socialistes regrettent que ne soient pas « mis à contribution les plus fortunés », et Éric Coquerel (LFI), président de la commission des finances de l'Assemblée, juge le budget « récessif ». Le Rassemblement national le dit « consternant ». Le Medef prévient qu'« affaiblir encore les entreprises, c'est affaiblir le pays ».
Le gouvernement prévoit toujours de ramener le déficit sous 3 % du PIB en 2029. Il faudrait le réduire d'un point par an en 2028 et 2029, ce que le Haut Conseil juge « très peu vraisemblable », sauf conjoncture très favorable. Roland Lescure a estimé, lui, que, « bien qu'ambitieux », cet objectif « restait à portée de main ». Le budget doit encore être examiné par le Parlement. Dans les prévisions qui l'accompagnent, les intérêts à la charge de l'État seul passeraient de 72,9 milliards d'euros en 2027 à 93,4 milliards en 2029.











