12 millions de barils perdus par jour : une perte sans précédent
« Avril sera pire que mars. La perte de pétrole sera deux fois supérieure ». Le 2 avril, Fatih Birol, directeur de l'Agence internationale de l'énergie, a prononcé les mots que l'industrie pétrolière redoutait depuis cinq semaines.
Le chiffre qui les accompagne est vertigineux : 12 millions de barils perdus chaque jour sur le marché mondial. Pour mesurer l'ampleur, il faut remonter aux deux crises pétrolières majeures du XXe siècle. Le choc de 1973 avait retiré environ 4,3 millions de barils par jour. Celui de 1979, environ 5,6 millions. Les deux combinés représentent 9,9 millions. La crise actuelle les dépasse.
Le détroit d'Ormuz, par lequel transitaient 20 millions de barils quotidiens (15 millions de brut et 5 millions de produits raffinés), est bloqué de facto depuis le début des frappes américano-israéliennes sur l'Iran le 28 février.
L'effet cargo lag : pourquoi mars a été trompeur
Le paradoxe du mois de mars tient en une phrase : les pétroliers qui ont accosté en Europe entre le 1er et le 25 mars avaient été chargés avant le début du conflit. Un tanker met trois à quatre semaines pour relier le Golfe persique aux raffineries européennes. Les livraisons de mars correspondent donc aux commandes de février.
Ce stock tampon maritime a donné l'illusion d'une situation gérable. Les stations-service se sont vidées progressivement, pas brutalement. Le rationnement est resté localisé. Le gouvernement a pu affirmer qu'il n'y avait « pas de pénurie » au niveau national.
En avril, ce tampon n'existe plus. Les cargaisons qui auraient dû être chargées début mars à Ras Tanura, Kharg ou Fujairah ne sont jamais parties. Les raffineries européennes tournent sur leurs stocks — et ces stocks baissent.
Les réserves françaises : 12 % déjà consommés
Pour amortir le choc, les 32 pays membres de l'AIE ont décidé mi-mars de libérer 400 millions de barils de leurs réserves stratégiques — le plus gros déblocage de l'histoire de l'institution.
La France a contribué à hauteur de 14,6 millions de barils, sur un total estimé à 120 millions. En un mois, le pays a donc puisé 12 % de ses réserves stratégiques.
Reste environ 105 millions de barils. À rythme normal de consommation, cela représente un peu plus de trois mois d'autonomie. Mais le rythme n'est pas normal : avec Ormuz fermé, la France importe moins et compense davantage par ses stocks. Le compteur tourne plus vite que les chiffres officiels ne le suggèrent.
La chaîne de conséquences : du baril au rayon
Le gazole n'est pas un carburant comme les autres en France. Il alimente 80 % du fret routier national — camions de livraison, semi-remorques, véhicules frigorifiques. Quand le gazole flambe, c'est toute la chaîne logistique qui encaisse.
Selon les données du Comité national routier, un camion parcourant 10 000 kilomètres par mois subit une surcharge d'environ 1 200 euros mensuels depuis le début de la crise. Dans certaines stations de Gironde, le gazole se négocie à 2,40 euros le litre, loin de la moyenne nationale de 2,264 euros.
« Il y aura des pénuries, des rayons vides », alertaient des transporteurs routiers début avril sur France 3 Nouvelle-Aquitaine. La menace n'est pas théorique : sans marge suffisante, les petites entreprises de transport réduisent leurs rotations. Moins de camions sur les routes signifie moins de marchandises dans les entrepôts, puis dans les magasins.
L'aide gouvernementale : un ordre de grandeur
Le gouvernement a annoncé une aide de 50 millions d'euros pour les transporteurs routiers, soit l'équivalent de 20 centimes par litre. Le geste est réel. Mais depuis le 28 février, le gazole a augmenté de 52 centimes. L'aide couvre moins de 40 % de la hausse — et elle est limitée au mois d'avril.
Pénurie de gazole en France : trois signaux à surveiller
Le 7 avril : fin du plafond TotalEnergies. Le groupe maintient ses prix à 1,99 euro l'essence et 2,09 euros le diesel dans ses 3 300 stations. Après cette date, aucune prolongation n'est garantie. Si le plafond saute, le choc psychologique sera immédiat — et la ruée sur les stations s'intensifiera.
Le rythme de destockage. Si l'AIE doit procéder à un deuxième déblocage de réserves, ce sera le signal que la crise dure plus longtemps que prévu. Les réserves ne sont pas infinies : elles ont été conçues pour des crises de quelques semaines, pas de quelques mois.
L'inflation alimentaire. L'effet du gazole sur les prix en rayon met quatre à six semaines à se matérialiser pleinement. Les surcoûts de mars commenceront à se retrouver dans les caddies à partir de mi-avril. L'INSEE anticipe une inflation en hausse à 1,5 % en juin, « tirée principalement par les prix de l'énergie ». Si la crise persiste, ce chiffre sera largement dépassé.
La déclaration de Fatih Birol n'est pas un avertissement de plus. C'est un constat mécanique : les tankers de mars sont arrivés, ceux d'avril ne viendront pas. Le tampon est épuisé. Et derrière chaque baril perdu, il y a un camion qui coûte plus cher, un rayon qui se remplit moins vite, et une facture qui monte.











