Le signal : l'inflation repart, la croissance s'arrête
Le chiffre est tombé le 31 mars. L'inflation en zone euro a bondi à 2,5 % sur un an en mars, contre 1,9 % en février. L'énergie en est le principal moteur : +4,9 % sur un an, contre -3,1 % un mois plus tôt. Un retournement brutal, directement lié à la guerre en Iran et au blocage du détroit d'Ormuz depuis le 28 février.
Au même moment, l'économie réelle ralentit. L'Insee a estimé la croissance française à +0,1 % au premier trimestre 2026, en net recul par rapport aux +0,3 % du trimestre précédent. L'industrie tourne au ralenti. Les carnets de commandes se contractent. Le PMI composite de la zone euro — indicateur avancé de l'activité — est retombé à 49,9 en mars, soit sous le seuil de 50 qui sépare l'expansion de la contraction.
Quand les prix montent et que la production stagne, la science économique a un nom pour ça. Un mot que personne ne prononce à Francfort, mais que les marchés commencent à murmurer.
Les preuves : pourquoi 2026 ressemble à un piège de stagflation
La stagflation désigne une situation où l'inflation est élevée alors que la croissance est faible ou nulle, et que le chômage augmente. Le terme est né dans les années 1970, pendant le premier choc pétrolier. Les parallèles avec 2026 sont troublants.
En 1973, la guerre du Kippour avait déclenché un embargo pétrolier. Le prix du baril avait quadruplé en quelques mois. L'inflation avait dépassé 10 % en Europe, la croissance s'était effondrée, le chômage avait doublé. En 2026, le déclencheur est différent — une guerre directe contre l'Iran et le blocage d'Ormuz — mais le mécanisme est identique : un choc d'offre énergétique qui se propage à toute l'économie.
Ce qui alimente l'inflation
Le canal principal est l'énergie. Le Brent a gagné plus de 50 % depuis le 28 février, passant de 70 dollars à plus de 100 dollars le baril. Cette hausse se diffuse dans toute la chaîne : le gazole à la pompe a dépassé 2,20 euros, les transporteurs répercutent sur les prix de gros, les distributeurs augmentent les étiquettes. L'alimentation affiche déjà +2,8 % sur un an en zone euro. Les engrais, dont un tiers transite par Ormuz, pourraient provoquer une deuxième vague de hausse sur les produits alimentaires à l'automne.
Mais l'énergie n'est pas le seul canal. Le naphta — matière première du plastique — a vu son prix doubler. Les médicaments, dont 80 % des principes actifs viennent d'Asie, sont menacés de pénurie. Les assurances habitation augmentent de 8 % en moyenne, poussées par les catastrophes climatiques. La convergence de ces hausses crée une inflation « multicouche » que la seule politique monétaire ne peut pas résoudre.
Ce qui freine la croissance
Le choc pétrolier fonctionne comme une taxe sur la consommation. Chaque ménage français dépense en moyenne 150 à 200 euros de plus par mois en énergie qu'avant le conflit. Cet argent est soustrait à la consommation courante — restaurants, loisirs, habillement. L'OFCE estime l'impact du choc pétrolier sur le PIB français entre -0,3 et -0,5 point de croissance annuelle.
L'investissement des entreprises ralentit aussi. L'incertitude sur la durée du conflit gèle les décisions. Les PME industrielles, déjà fragilisées par deux ans de taux élevés, n'ont pas les marges pour absorber un doublement de leurs coûts énergétiques. Le risque d'une vague de défaillances au second semestre est réel : les tribunaux de commerce enregistrent déjà une hausse de 12 % des procédures collectives au premier trimestre.
Le dilemme de la BCE : un choix impossible
Face à un choc d'offre, la banque centrale est piégée. Si elle monte les taux pour combattre l'inflation, elle étouffe une économie déjà fragile. Si elle les baisse pour soutenir la croissance, elle laisse filer les prix. Le 20 mars, la BCE a choisi de ne pas choisir : maintien du taux directeur à 2,65 %, statu quo total.
Christine Lagarde a parlé d'« incertitude exceptionnelle » et de « choc exogène » — le vocabulaire habituel pour dire que la situation ne relève pas de la politique monétaire. Le problème n'est pas un excès de demande que les taux pourraient refroidir. Le problème, c'est qu'un détroit est fermé à 10 000 kilomètres de Francfort, et que 20 % du pétrole mondial ne circule plus.
La Banque de France a publié trois scénarios le 26 mars : cessez-le-feu rapide (croissance 0,8 %, inflation 2,2 %), conflit prolongé (croissance 0,2 %, inflation 3,5 %), escalade avec destruction de Kharg (récession -0,4 %, inflation 5 %+). Le troisième scénario porte un nom que le gouverneur François Villeroy de Galhau n'a pas prononcé : stagflation.
Ce qui vient : trois indicateurs à surveiller
Le mot « stagflation » reste tabou dans les communications officielles. Les institutions préfèrent parler de « ralentissement avec tensions inflationnistes ». Mais au-delà des mots, trois indicateurs diront si le piège se referme :
1. Le Brent au-dessus de 100 dollars pendant plus de six semaines. C'est le seuil à partir duquel le choc énergétique se diffuse structurellement dans les prix. Nous en sommes à cinq semaines. Chaque semaine supplémentaire rend le retour en arrière plus difficile.
2. L'inflation sous-jacente au-dessus de 2,5 %. L'inflation sous-jacente (hors énergie et alimentation) est restée à 2,4 % en mars. Si elle dépasse 2,5 % en avril, cela signifie que le choc se propage au-delà de l'énergie — dans les services, les loyers, les salaires. C'est le signal d'une inflation qui s'installe.
3. Le chômage au-dessus de 7,5 % en France. Le taux de chômage est stable à 7,3 % au T1 2026. Si les défaillances d'entreprises s'accélèrent au deuxième trimestre, la barre des 7,5 % pourrait être franchie. La combinaison inflation élevée + chômage en hausse = stagflation confirmée.
La dernière fois que la France a connu une stagflation, c'était en 1974. Le PIB avait reculé de 1 %, l'inflation avait atteint 14 %, le chômage avait doublé en deux ans. En 2026, les amplitudes seront moindres — les économies sont plus diversifiées, les banques centrales plus réactives. Mais le mécanisme est le même : un choc d'offre extérieur contre lequel la politique économique n'a pas de bon outil. Et tant que le conflit en Iran dure, le piège se resserre.











