Quand on pense au détroit d'Ormuz, on pense au pétrole. C'est logique : 21 % du brut mondial y transite.
Mais réduire Ormuz au pétrole, c'est regarder un iceberg par la pointe. Depuis le 28 février, le blocus iranien bloque ou ralentit dix catégories de produits qui touchent la vie quotidienne de chaque Français — du dentifrice à la baguette de pain.
1. Le pétrole brut — votre plein à 100 euros
Le plus visible. Le Brent a bondi de 70 à 103 dollars le baril en un mois.
Le SP95-E10 a franchi les 2 euros le litre. Le gazole atteint 2,23 euros. Un plein de 50 litres coûte désormais 100 euros en moyenne, contre 72 euros avant le conflit. La France importe 99 % de son pétrole brut, dont 15 % transitait par Ormuz. Le suivi quotidien des prix montre une hausse structurelle, pas un pic temporaire.
2. Le gaz naturel liquéfié (GNL) — votre facture de mai
25 % du GNL mondial transite par Ormuz. Le Qatar, premier exportateur mondial, est enclavé dans le Golfe. Les cours du gaz TTF en Europe ont bondi de 39 % depuis février.
La CRE a annoncé une hausse des tarifs réglementés de 18 % en mai. Pour un foyer chauffé au gaz, cela représente 200 à 300 euros de plus par an. Trois réflexes pour limiter le choc.
3. Les engrais azotés — le prix de votre baguette demain
C'est le canal le plus sous-estimé. Un tiers des engrais azotés mondiaux (urée, ammoniac) transite par Ormuz. L'urée a bondi de 30 % en un mois. L'ammoniac suit. Les agriculteurs français, qui importent 67 % de leurs engrais, font face à un surcoût de 15 000 euros par exploitation pour la campagne de printemps.
Si les semis sont compromis, les récoltes de blé, maïs et colza de l'automne 2026 seront impactées. Le prix de la baguette, du pâté et des pâtes en dépend. L'analyse complète de la dépendance française aux engrais.
4. Les médicaments — 400 molécules en rupture
80 % des principes actifs pharmaceutiques (API) consommés en Europe sont fabriqués en Asie — Inde, Chine, Bangladesh. Une part significative du fret maritime qui les achemine passe par Ormuz ou le Golfe. L'ANSM recense déjà plus de 400 molécules en tension ou en rupture.
Les antibiotiques, les anticancéreux et les psychotropes sont les plus touchés. Le stock tampon de trois mois fond. La carte complète de la dépendance pharmaceutique française.
5. Le naphta et le plastique — tout ce qui est emballé
Le naphta est un dérivé du pétrole brut, matière première de la pétrochimie. Il sert à fabriquer le polyéthylène, le polypropylène et le PET — autrement dit, presque tous les emballages alimentaires, les bouteilles d'eau, les barquettes de viande, les tubes de dentifrice.
Son prix a doublé depuis février. L'industrie plastique française est en alerte : certains sites pétrochimiques tournent au ralenti faute d'approvisionnement.
6. Le soufre — l'invisible indispensable
40 à 50 % du soufre mondial transite par Ormuz. Le soufre entre dans la fabrication de l'acide sulfurique, utilisé dans le raffinage du pétrole, la production d'engrais phosphatés, le traitement des eaux usées et la vulcanisation du caoutchouc (pneus).
Sa raréfaction provoque un effet cascade sur des dizaines de filières industrielles. Un produit dont personne ne parle mais dont l'absence se fait sentir partout.
7. Le kérosène — vos vacances d'été compromises
Le kérosène est un dérivé du pétrole brut, frappé de plein fouet par le blocus. Son prix a bondi de 84 % depuis février.
SAS a supprimé 1 000 vols. Air France a réduit de 45 % ses rotations vers l'Asie. Les billets d'avion pour l'été 2026 affichent des surcharges de 20 à 40 %. L'été 2026 s'annonce comme le plus cher de l'histoire aérienne.
8. L'aluminium et les métaux — votre voiture, votre téléphone
Le Golfe persique est un producteur majeur d'aluminium (EAU, Bahreïn) et de produits métallurgiques dérivés du gaz. Le blocus perturbe les exportations de ces métaux vers l'Europe.
L'industrie automobile française, qui utilise de plus en plus d'aluminium pour alléger les véhicules électriques, voit ses délais d'approvisionnement s'allonger de 4 à 8 semaines. Les smartphones et les équipements électroniques sont aussi concernés via les composants fabriqués dans le Golfe.
9. Les produits de la mer — crevettes, thon, saumon
La route maritime Ormuz-Suez-Méditerranée est la voie principale d'acheminement des produits de la mer asiatiques vers l'Europe : crevettes d'Inde et du Bangladesh, thon du Sri Lanka, saumon d'élevage alimenté en farines de poisson asiatiques.
Les surcoûts de fret (+120 % sur certaines routes) et les détours par le cap de Bonne-Espérance allongent les délais de 15 à 20 jours et augmentent les prix de 25 à 35 % en rayon.
10. Le café — le produit qui cristallise tout
Le café n'a rien à voir avec Ormuz. Mais il illustre l'effet de contagion d'une crise pétrolière sur toute la chaîne alimentaire. La torréfaction consomme de l'énergie (gaz).
Le transport maritime coûte plus cher (+35 % de surcharge fuel). L'emballage en aluminium ou en plastique flambe. Résultat : le prix du café a augmenté de 25 % en un an, dont une part directement liée au conflit. La chaîne de valeur du café décortiquée.
Ce qui vient
Les cinq premières semaines de blocus ont absorbé les stocks tampon. Si le détroit reste fermé au-delà du mois d'avril, les pénuries passeront du flux tendu (retards, ruptures ponctuelles) au manque structurel (produits introuvables pendant des semaines).
Les engrais sont le signal d'alerte le plus précoce : si les agriculteurs ne peuvent pas semer au printemps, la sécurité alimentaire française sera directement menacée à l'automne.
Ormuz n'est pas qu'un détroit. C'est un fil invisible qui relie le Golfe persique à votre pharmacie, votre station-service, votre supermarché et votre aéroport. Quand ce fil casse, tout le quotidien se fissure.











