« Agriculteurs, ne les respectez pas et continuez d'irriguer. » La consigne est de la Coordination rurale, deuxième syndicat agricole français, et elle vise les arrêtés préfectoraux qui interdisent de pomper dans les rivières et les nappes. Interrogée par Ouest-France sur cet appel, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard a répondu : « Ce n'est pas possible ! »
Le 5 août, Annie Genevard a annoncé par communiqué un « plan global d'accompagnement canicule – sécheresse – incendies », destiné à ce qu'aucun agriculteur ne soit « laissé seul face à cette situation ». Il énumère des mesures d'urgence pour la trésorerie des exploitations, des prises en charge de cotisations sociales, des dispositifs de simplification et de dérogation, et de quoi faciliter « la remise en production des exploitations les plus durement touchées ». Aucun montant n'y figure. Les aides, « en cours de préparation », seront calibrées « sur la base notamment des remontées d'informations » de cellules départementales que chaque préfet doit installer sans délai, aux côtés d'un référent sécheresse. Le troisième volet vise la reprise d'activité des exploitations brûlées, du Var au Sud-Ouest. Dans les Landes, la replantation du massif se heurte à une forêt privée à 91 % à l'échelle de la région.

Un pompier tente d'éteindre un feu près du village du Temple, dans le sud-ouest de la France, le 3 août 2026. AFP / Romain Perrocheau
« Ils ne savent plus quoi faire »
« Dans les bâtiments, la chaleur peut monter. Il fait parfois aussi chaud dedans que dehors. » Yves-Marie Beaudet, éleveur dans les Côtes-d'Armor et président du Comité national pour la promotion de l'œuf, décrivait fin juin des poulaillers où les oiseaux suffoquent. Les volailles n'ont pas de glandes sudoripares. Pour se refroidir, elles halètent, et leur rythme respiratoire monte de vingt-cinq inspirations par minute à deux cents. Leur température corporelle atteint alors 46 à 47 degrés, et l'animal meurt d'un arrêt cardiaque ou respiratoire.
Yves-Marie Beaudet a perdu deux à trois cents bêtes, 6 % de son cheptel. « J'ai sans cesse des éleveurs qui appellent, ils ne savent plus quoi faire. Certains ont perdu jusqu'à 25 % de leurs animaux à cause de la canicule », rapportait-il. En Vendée, l'éleveur Didier Gilbert a découvert un matin quelque 1 500 poulets morts dans ses poulaillers, décimés en une nuit. À l'échelle du pays, Yann Nédélec, directeur de l'interprofession des volailles de chair ANVOL, a chiffré entre 2,5 et 3 millions le nombre de bêtes mortes pendant cet épisode. Cela représente environ 1 % du cheptel national. Le ministère de l'Agriculture a estimé ces pertes « inférieures à 1 % ». Aucun mode d'élevage n'a été épargné, ni le conventionnel, ni le biologique, ni le Label Rouge.
Le préfet du Morbihan a recensé 250 élevages touchés dans son seul département, 1 800 tonnes d'animaux sur les 6 600 tonnes relevées en Bretagne. Les services d'équarrissage n'ont pas absorbé ce volume, et les préfets ont autorisé les agriculteurs à enfouir les cadavres, « eu égard au volume et à l'urgence des prises en charge dans un contexte caniculaire ». Ce département a demandé son classement en calamité agricole. « Ceux qui ont perdu le plus de volailles sont ceux qui auront le moins de moyens pour investir », prévenait Yves-Marie Beaudet, décrivant une profession dont « beaucoup sont dans la détresse ».
Pour les céréales, le premier chiffrage officiel est connu. Agreste, le service statistique du ministère de l'Agriculture, attend une récolte de blé tendre de 32 millions de tonnes, en recul de 4 % sur un an. Le rendement moyen tombe à 69,3 quintaux par hectare, près de cinq de moins qu'en 2025, et la quatrième année sous la barre des 70 depuis 2017. Le total reste pourtant proche de la moyenne des cinq campagnes précédentes, 32,6 millions de tonnes. Les agriculteurs avaient semé 3 % de surfaces en plus, ce qui a compensé une partie de la perte. La chute de rendement atteint 17 % en Vendée et en Poitou-Charentes. Les surfaces semées en maïs grain ont fondu de 20 % en un an.
Ces estimations ont été « arrêtées au 1er juillet 2026 », et ne contiennent donc rien des canicules de juillet, celles-là mêmes que le plan invoque. Agreste l'écrit pour le maïs, dont les perspectives de rendement sont « pas encore quantifiables » et « devraient être affectées par les épisodes caniculaires successifs des derniers mois ». Le blé, lui, était déjà largement au silo. D'après FranceAgriMer, 59 % des surfaces étaient récoltées à l'issue de la première semaine de juillet, contre 32 % à la même date en 2025 et 16 % en moyenne sur les cinq campagnes précédentes. Ces moissons rentrées avant l'heure étaient déjà visibles à la mi-juillet.
Le compte de l'État et celui des données publiques ne coïncident pas
Le communiqué d'Annie Genevard donne ses chiffres : « 98 départements sont concernés par la sécheresse, dont 57 sont en situation de crise, avec des restrictions importantes des usages de l'eau. » VigiEau, le service public qui rassemble les arrêtés préfectoraux et met ses données en accès libre, aboutit à un autre compte. Interrogé le 5 août en fin d'après-midi, il place 67 départements de métropole au niveau de crise, 19 en alerte renforcée, 6 en alerte et 4 en vigilance. Sur les 96 départements métropolitains, aucun n'est sans arrêté.
Tout dépend ici de la ressource observée. VigiEau en distingue trois, les eaux de surface, les nappes souterraines et l'eau destinée à la consommation, et le relevé ci-dessus retient pour chaque département la ressource la plus dégradée. Pris séparément, les eaux de surface placent 65 départements en crise, les nappes 55, l'eau potable 48. Le communiqué ne précise pas laquelle de ces lectures fonde son propre total. Les quatre échelons de gravité vont du simple appel à la sobriété aux interdictions assorties d'amendes.
Le cadre de l'irrigation est plus étroit que la promesse
Sur l'eau, Annie Genevard renvoie à un cadre. Le ministère veut « adapter les mesures de gestion de l'eau dans le respect du cadre fixé par le guide sécheresse et l'instruction interministérielle de 2023 », afin de « concilier la préservation de la ressource en eau avec la continuité des productions agricoles ». Ce guide est public. Édité en mai 2023 par le ministère de la Transition écologique à l'usage des services chargés de prescrire les restrictions, il a été amendé en juillet 2026.
Il autorise des restrictions « moins strictes » pour certains usages agricoles, et il en fixe les limites. Ces allégements ne s'appliquent qu'« au niveau de crise », le plus sévère des quatre échelons. Ils doivent porter « sur des surfaces irriguées limitées à un maximum de 10 % de la SAU irriguée cumulée » de la zone d'alerte, c'est-à-dire de la surface agricole utile effectivement arrosée. Ce plafond ne peut être dépassé que « sur justification au regard des spécificités du territoire ». Ils vont en priorité aux « productions de semences et plants », arbres et arbustes de moins de deux ans compris, au nom de « leur fort intérêt en matière de sécurité alimentaire et de capacité productive ».
Pour les autres cultures, trois critères guident le préfet : le besoin en eau de la plante, la performance du système d'arrosage, la valeur ajoutée de la production. Goutte-à-goutte et micro-aspersion sont cités en exemple de matériels économes. À lire ces critères, une grande culture arrosée par aspersion classique et faiblement valorisée n'en remplit aucun.
Un exploitant peut aussi demander une adaptation pour son seul cas. Une telle décision est « exceptionnelle », à n'envisager « qu'au niveau de crise dans le cas où l'usage de l'eau est interdit ». Le guide invite les services de l'État à conditionner leur accord à une contrepartie, « par exemple à travers un engagement chiffré du demandeur à réduire ses consommations d'eau ». Les volumes accordés sont recensés en fin de saison et transmis au préfet, qui doit motiver chaque décision dans les considérants de son arrêté. Ce que le plan appelle « adaptation » se joue dans ce couloir : une fraction de la surface irriguée, des catégories de cultures nommées, une contrepartie demandée au bénéficiaire, et la signature du préfet sur chaque dossier.
Irriguer malgré l'interdiction expose à une amende par constat
Annie Genevard a dit non à la Coordination rurale, et le guide chiffre ce qu'il en coûterait à l'exploitant qui passerait outre. Le non-respect d'une mesure de restriction constitue une contravention de cinquième classe, punie d'une amende pouvant atteindre 1 500 euros pour une personne physique. Ces amendes « peuvent s'appliquer de manière cumulative à chaque fois qu'une infraction aux mesures de restriction est constatée », précise le guide, le cumul se comptant par constat. Pour une personne morale, une société d'exploitation par exemple, le montant est porté au quintuple, soit 7 500 euros, et la responsabilité de la structure n'écarte pas celle des personnes physiques, procès-verbal à l'appui contre les deux.
Ce document règle aussi la surveillance sur le terrain. Il invite les services à organiser les contrôles « en privilégiant les suites judiciaires, en lien étroit avec les parquets », et s'appuie sur les agents de l'Office français de la biodiversité. Il réclame aussi « une plus grande réactivité dans le lancement des campagnes de contrôle ». Un préfet qui accorde une adaptation individuelle doit d'ailleurs la publier sur le site des services de l'État et la transmettre aux inspecteurs de la police de l'eau, précisément pour qu'ils sachent qui a le droit de pomper.
Les syndicats ne demandent pas la même chose
Arnaud Rousseau, 52 ans, céréalier, a été reconduit en avril à la présidence de la FNSEA pour trois ans. Dès le 9 juillet, il réclamait un « plan de soutien exceptionnel pour l'agriculture française » et l'inscription d'une enveloppe de crise dans le projet de loi de finances pour 2027. Le syndicat majoritaire décrivait une situation d'une « gravité inédite » pour les filières.
La Coordination rurale demande autre chose. Outre l'appel à irriguer malgré les interdictions, elle réclame la suspension des contrôles administratifs dans les fermes, le versement anticipé des aides européennes et une dérogation pour l'agriculture française aux réglementations françaises et européennes qu'elle juge contraignantes. Coutumière des actions coup de poing, elle s'était dite encouragée par l'adoption de la loi d'urgence agricole, qui prévoit notamment d'augmenter le stockage d'eau à usage agricole.
Troisième force syndicale, la Confédération paysanne a choisi le terrain juridique. Avec huit associations de défense de l'environnement, elle a demandé début août au Conseil constitutionnel de censurer cette même loi. Le syndicat prône une « bifurcation agroécologique indispensable », et avertissait la ministre la veille de l'annonce du plan, dans une lettre ouverte : « Les braises de la colère agricole qui se sont exprimées ces derniers mois ne sont pas éteintes. » Le texte contesté, adopté le 21 juillet, a été déféré trois jours plus tard par des députés écologistes, insoumis et socialistes, et le Conseil dispose d'un mois pour statuer. Nous en avions détaillé les effets sur l'eau, l'élevage et les pesticides.
Annie Genevard a saisi le même jour la Commission européenne pour que la politique agricole commune fasse « preuve de pragmatisme ». Beaucoup d'aides de Bruxelles sont conditionnées à des obligations comme la couverture minimale des sols ou la rotation des cultures, que la sécheresse a empêché de tenir. La ministre en demande l'assouplissement, pour que les exploitants touchent quand même leurs subventions.











