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Cisjordanie :
violences, colonies, élections, les forces en jeu dans le territoire occupé

Opération annoncée à Hébron, attaques de colons, projet E1, Autorité palestinienne privée de transferts fiscaux, élections israéliennes et palestiniennes : ce que disent les chiffres, les textes et les gouvernements sur la Cisjordanie occupée.

12 min
Trois soldats israéliens casqués et armés sur une route, des ambulances jaunes en arrière-plan
Des soldats israéliens sur les lieux de l'attaque au point de contrôle nord d'Hébron, en Cisjordanie occupée, le 23 octobre 2026.© Ahmad Gharabli / AFP

Deux soldats israéliens, âgés de 20 et 23 ans, ont été tués le vendredi 23 octobre à un point de contrôle au nord d'Hébron, dans le sud de la Cisjordanie occupée, par deux assaillants palestiniens abattus sur place, a annoncé l'armée israélienne. Dans la journée, le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, a dit envisager avec son ministre de la Défense « une opération de très grande ampleur », « comme il n'y en a pas eu depuis la guerre des Six-Jours » de 1967, rapporte l'AFP. Les Israéliens élisent leurs députés le mardi 27 octobre. Côté palestinien, l'élection présidentielle et les législatives sont désormais fixées au 11 septembre 2027 : le président a annulé début octobre les législatives prévues en novembre.

Entre ces deux calendriers, le territoire concentre des violences qui ont changé de forme depuis le début de l'année, une colonisation qui avance par décisions successives, une Autorité palestinienne privée d'une grande partie de ses recettes et des gouvernements étrangers qui multiplient les mises en garde. Chacun de ces éléments est documenté ; aucun ne suffit seul à expliquer les autres.

À Hébron, un bouclage et une évacuation annoncée

Selon un photographe de l'AFP, les deux assaillants, vêtus de noir, l'un armé d'un fusil d'assaut et l'autre d'un pistolet, ont ouvert le feu sur des militaires avant d'être abattus. Trois autres soldats ont été légèrement blessés, selon l'armée. Benjamin Netanyahu a ordonné le bouclage immédiat d'Hébron, la plus grande ville de Cisjordanie, et la préparation d'une fermeture complète du territoire. À plus court terme, il a annoncé une opération semblable à celles menées depuis 2025 dans les camps de réfugiés du nord : dans le quartier d'origine des assaillants, « nous allons évacuer des habitants et aller de maison en maison ». Pour l'opération plus large, « nous en fixerons le moment, mais c'est en route », a-t-il ajouté. L'agence palestinienne WAFA a fait état de la fermeture de nombreux points de passage dans le sud, le centre et le nord de la Cisjordanie, et le ministère palestinien des Affaires religieuses a condamné la fermeture du sanctuaire Ibrahimi, à Hébron, aux fidèles musulmans.

Le Hamas a salué une « opération héroïque », sans la revendiquer, et appelé les Palestiniens de Cisjordanie à la « mobilisation totale » ; le Hezbollah libanais l'a aussi saluée. Côté israélien, le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a déclaré que « l'Autorité palestinienne doit être démantelée et démilitarisée », et le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a appelé à une campagne militaire « comme à Gaza et au Liban » pour la démanteler. Aucune des sources consultées n'établit de lien entre l'Autorité palestinienne et l'attaque. Le principal rival de Benjamin Netanyahu, l'ancien chef d'état-major Gadi Eisenkot, a salué le « courage des soldats ».

L'évacuation annoncée relève d'une règle précise. L'article 49 de la quatrième convention de Genève interdit les transferts forcés de population, mais autorise l'évacuation totale ou partielle d'une région « si la sécurité de la population ou d'impérieuses raisons militaires l'exigent », à l'intérieur du territoire occupé sauf impossibilité matérielle, et prévoit que la population évacuée « sera ramenée dans ses foyers aussitôt que les hostilités dans ce secteur auront pris fin ». Dans son avis de juillet 2024, la Cour internationale de Justice a jugé cette convention applicable au territoire palestinien et précisé que des évacuations de caractère permanent ou de durée indéfinie violent l'interdiction du transfert forcé. Faute d'ordre écrit, de zone, de durée et de conditions de retour connus, l'opération annoncée ne peut pas encore être appréciée au regard de ces textes.

Des violences qui ne se lisent pas dans un seul chiffre

Le bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) a recensé plus de 2 060 attaques de colons ayant fait des victimes palestiniennes ou des dégâts entre le 1er janvier et le 12 octobre. Sur les deux dernières semaines de cette période, il compte cinq Palestiniens tués, dont trois lors d'attaques de colons, et 246 blessés. Son relevé de fin juillet faisait état de 76 Palestiniens tués depuis janvier par les forces israéliennes ou des colons, ou morts de blessures antérieures, et de trois Israéliens tués par des Palestiniens en Cisjordanie. Sur une plus longue durée, au moins 1 113 Palestiniens y ont été tués depuis octobre 2023, en majorité par des soldats, selon un décompte de l'AFP fondé sur les données du ministère palestinien de la Santé ; au moins 49 Israéliens l'ont été sur la même période, surtout dans des attaques palestiniennes, selon des chiffres israéliens.

L'activité des groupes armés palestiniens contre les colons a suivi une autre courbe. L'observatoire ACLED a codé 53 incidents d'activité armée contre les colons de janvier à septembre 2026, contre 408 sur la même période de 2025. Son analyste Nasser Khdour attribue cette baisse aux raids et aux arrestations israéliens, tout en relevant une reprise ponctuelle en septembre. L'armée israélienne dit avoir saisi environ 240 armes à feu entre janvier et juin. Ces séries ne mesurent pas la même chose : l'une compte les attaques de colons, l'autre les actions armées dirigées contre eux.

Les opérations du nord ont laissé une trace durable. Plus de 33 000 réfugiés déplacés depuis le début de 2025 des camps de Jénine, Tulkarem et Nour Chams avaient encore d'importants besoins d'hébergement fin juillet, selon OCHA ; l'opération israélienne « Mur de fer » avait été lancée à Jénine le 21 janvier 2025, puis étendue à Tulkarem et Nour Chams. Côté judiciaire, l'association israélienne Yesh Din indique que 93,6 % des dossiers qu'elle a suivis depuis 2005, ouverts pour des infractions à motif idéologique commises par des Israéliens contre des Palestiniens, ont été clos sans mise en accusation. Le chiffre porte sur ses seuls dossiers.

Pour l'armée israélienne, un front à tenir au second plan

Un avertissement est venu du commandant de l'armée israélienne pour la Cisjordanie. Dans une lettre publique du 18 mars, en pleine campagne contre l'Iran, le général Avi Bluth fixe à son commandement la mission de prévenir l'escalade pour permettre à l'armée de concentrer son effort principal contre l'Iran et le Hezbollah. Il revendique une forte baisse des attaques palestiniennes, puis dénonce « un groupe violent de hors-la-loi » israéliens qui agit « en toute impunité » contre une population palestinienne « qui n'est pas impliquée dans le terrorisme », que l'État a, écrit-il, le devoir de protéger. Selon lui, si cette tendance se poursuit, elle peut provoquer une escalade sur l'ensemble du front et détourner des forces de l'effort principal. Il relève dans la même lettre l'expansion des implantations, avec la création de fermes et l'autorisation par le gouvernement de dizaines de nouvelles communautés.

La guerre régionale a aussi des effets sur le territoire. Les opérations américaines, coordonnées avec Israël, contre l'Iran ont commencé le 28 février, selon une note du service de recherche du Congrès américain. Le même jour, les restrictions de déplacement ont été renforcées en Cisjordanie, et OCHA rattache ce durcissement à l'escalade régionale. Début mars, les acheminements d'aide de Cisjordanie et de Jordanie vers Gaza restaient suspendus.

Colonies : des décisions prises, des projets encore en procédure

Le 8 février, le cabinet israélien a adopté des décisions sur les achats de terres par des Israéliens, l'intervention de l'administration militaire israélienne dans les zones A et B, administrées par les Palestiniens, et l'urbanisme à Hébron, selon l'association israélienne La Paix maintenant, opposée à la colonisation, qui précise que leur texte reste classifié. En septembre, la même association a signalé l'examen de projets destinés à régulariser trois avant-postes, Ein Yitav, Ma'oz et Adi Ad ; leur régularisation définitive n'est pas établie. Pour le projet E1, un appel d'offres porte sur 1 234 logements : selon la même association, les offres étaient attendues le 19 octobre et leur ouverture est annoncée pas avant le 19 novembre.

Plusieurs gouvernements s'y opposent. Le 21 août, les dirigeants du Royaume-Uni, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, des Pays-Bas, du Canada et de la Norvège, rejoints par d'autres, ont demandé le retrait de ces appels d'offres et invité les entreprises à ne pas y répondre, estimant que le projet porte atteinte à la continuité territoriale palestinienne. Le 8 septembre, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa'ar, a jugé « sans fondement » les affirmations selon lesquelles le projet romprait cette continuité, et invoqué la construction prévue de deux routes, selon la bibliothèque de la Chambre des communes.

Le droit international a été précisé en 2024. Dans son avis consultatif du 19 juillet 2024, la Cour internationale de Justice a jugé « illicite » la présence continue d'Israël dans le territoire palestinien occupé, lui a demandé de « cesser immédiatement toute nouvelle activité de colonisation » et a demandé aux autres États de ne pas reconnaître cette situation comme licite. L'Assemblée générale de l'ONU a ensuite donné douze mois à Israël pour y mettre fin et appelé les États à cesser les importations venues des colonies. Deux juristes de l'Israel Democracy Institute, Eran Shamir-Borer et Mirit Lavi, rappellent que cet avis n'est pas juridiquement contraignant pour Israël ni pour les autres États, tout en relevant qu'il peut orienter tribunaux et partenaires commerciaux ; ils jugent une partie de son raisonnement moins convaincante.

Une Autorité palestinienne privée de ses transferts fiscaux, un scrutin repoussé

Les recettes fiscales qu'Israël collecte pour le compte de l'Autorité palestinienne ne lui étaient plus du tout reversées depuis mai 2025, selon le rapport de mai de la Banque mondiale, qui décrit une accumulation d'arriérés et un recours accru à l'emprunt bancaire. Elle projetait en mai un déficit de 1,6 milliard de dollars pour 2026 après aide extérieure, et jusqu'à 3,8 milliards si les transferts restaient totalement arrêtés. En juillet, sa directrice générale des opérations, Anna Bjerde, parlait d'une « grave crise budgétaire » qui menace les services publics.

Le décret du 10 octobre de Mahmoud Abbas fixe au 11 septembre 2027 des élections présidentielle et législatives simultanées. Il invoque les opérations militaires israéliennes, l'expansion des colonies, les violences de colons, les restrictions de déplacement et les recettes retenues, ainsi qu'à Gaza le non-déploiement des forces internationales de stabilisation et de police prévues par la résolution 2803 du Conseil de sécurité, l'absence de progrès de la reconstruction et le retrait israélien incomplet. Les ministres des Affaires étrangères de l'Australie, du Canada, de la France et du Royaume-Uni ont demandé le 13 octobre à l'Autorité palestinienne de reconsidérer ce report, tout en reconnaissant des obstacles et en demandant à Israël de ne pas entraver le scrutin. Le 19 octobre, selon la commission électorale, le vice-président de l'État de Palestine, Hussein Al-Sheikh, a évoqué la possibilité d'une date plus proche si les conditions le permettent.

Un texte organise la succession. Une déclaration constitutionnelle publiée le 27 octobre 2025 prévoit qu'en cas de vacance de la présidence, en l'absence du Conseil législatif, le vice-président du comité exécutif de l'OLP assure l'intérim pour 90 jours au plus, le temps d'organiser une élection, période que le Conseil central palestinien peut prolonger une fois en cas de force majeure. La durée de cette prolongation « n'est pas clairement définie », relève le politiste Nathan J. Brown. Dans un sondage du Centre palestinien de recherche politique et d'enquêtes réalisé du 7 au 11 octobre, 48 % des personnes interrogées en Cisjordanie ne se reconnaissent dans aucun des partis proposés.

En Israël, une campagne menée sur la sécurité

Les législatives du 27 octobre éliront la 26e Knesset. Benjamin Netanyahu et ses alliés d'extrême droite font campagne sur la sécurité, et plusieurs ministres appellent régulièrement à renforcer le contrôle israélien sur la Cisjordanie, selon l'AFP. Un sondage Madad réalisé le 13 octobre auprès de 1 018 personnes projetait 8 sièges sur 120 pour Otzma Yehudit, le parti d'Itamar Ben Gvir, et 6 pour le Sionisme religieux de Bezalel Smotrich. Dans une analyse publiée en septembre par l'Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité, Yossi Kuperwasser préconise à la fois de prévenir fermement les attaques palestiniennes et d'« arrêter les violences d'extrémistes juifs », qu'il juge dangereuses pour la stabilité et l'image d'Israël ; il estime les relations avec les signataires des accords d'Abraham stables, mais leur élargissement difficile.

Au-delà du territoire, des capitales engagées

Le 9 février, les ministres des Affaires étrangères de la Turquie, de l'Égypte, de l'Indonésie, de la Jordanie, du Pakistan, du Qatar, de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ont affirmé qu'Israël n'a « aucune souveraineté » sur le territoire palestinien occupé et que ses mesures alimentent la violence dans la région. La question touche à la normalisation : en 2020, le rapprochement entre Israël et les Émirats avait été annoncé avec la suspension par Israël de la déclaration de souveraineté sur les zones prévues par le plan américain. La France, qui a reconnu l'État de Palestine le 22 septembre 2025, inscrit cette décision dans une démarche menée avec l'Arabie saoudite, qui lie solution à deux États, désarmement du Hamas, reconstruction de Gaza et normalisation régionale.

Les sanctions se sont étendues. L'Union européenne a visé le 28 mai quatre organisations et trois personnes liées aux violences de colons. Le Royaume-Uni a sanctionné cinq personnes le 8 septembre et prépare, en coordination avec Paris et Ottawa, une interdiction des importations venues des colonies. Les États-Unis ont pris le chemin inverse : après l'abrogation par Donald Trump du décret qui permettait de sanctionner les auteurs de violences en Cisjordanie, le Trésor a levé les désignations correspondantes le 24 janvier 2025.

Les échéances qui peuvent déplacer l'équilibre

À quatre jours du vote israélien du 27 octobre, le moment de l'opération envisagée en Cisjordanie n'est pas fixé. L'ouverture des offres pour le projet E1, pas avant le 19 novembre, montrera si la procédure avance malgré les demandes de retrait. Côté palestinien, la tenue du scrutin du 11 septembre 2027, que la commission électorale prépare, reste à confirmer.

L'essentiel

  • Après la mort de deux soldats à Hébron, Benjamin Netanyahu annonce une opération « comme il n'y en a pas eu depuis la guerre des Six-Jours », sans date, et l'évacuation d'habitants d'un quartier.
  • L'ONU a recensé plus de 2 060 attaques de colons ayant fait des victimes ou des dégâts depuis janvier, tandis que l'activité armée contre les colons a nettement baissé selon l'observatoire ACLED.
  • Les élections palestiniennes sont reportées au 11 septembre 2027, les Israéliens votent le 27 octobre ; selon la Banque mondiale, Israël ne reverse plus depuis mai 2025 les recettes qu'il collecte pour l'Autorité palestinienne.

Questions fréquentes

Que s'est-il passé à Hébron le 23 octobre 2026 ?
Deux assaillants palestiniens ont ouvert le feu sur des soldats à un point de contrôle au nord d'Hébron. Deux soldats ont été tués et trois légèrement blessés, selon l'armée israélienne ; les deux assaillants ont été abattus. Benjamin Netanyahu a ordonné le bouclage de la ville et dit envisager une opération de très grande ampleur en Cisjordanie.
Israël peut-il évacuer des habitants de Cisjordanie ?
La quatrième convention de Genève interdit les transferts forcés, mais permet l'évacuation d'une zone si la sécurité de la population ou d'impérieuses raisons militaires l'exigent, à l'intérieur du territoire et avec retour des habitants dès la fin des hostilités dans le secteur. La Cour internationale de Justice a précisé en 2024 qu'une évacuation permanente ou de durée indéfinie viole cette interdiction.
Qu'est-ce que le projet E1 ?
C'est un projet de colonisation israélien en Cisjordanie. Un appel d'offres porte sur 1 234 logements, avec une ouverture des offres annoncée pas avant le 19 novembre 2026. Une dizaine de gouvernements, européens pour la plupart, avec le Canada et l'Australie, en demandent le retrait ; le ministre israélien des Affaires étrangères conteste qu'il coupe la continuité territoriale palestinienne.
Pourquoi les élections palestiniennes sont-elles reportées ?
Le décret du président Mahmoud Abbas du 10 octobre 2026 invoque les mesures israéliennes, la colonisation, les recettes fiscales retenues et la situation à Gaza. Il fixe des élections présidentielle et législatives au 11 septembre 2027. La France, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie ont demandé de reconsidérer ce report.

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