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À Eurosatory, l'Ukraine impose sa guerre des drones à l'Europe

Drones produits par centaines chaque jour, robots qui « survivent dans la kill zone », intercepteurs dopés à l'IA : à Eurosatory, l'industrie de guerre ukrainienne fascine et bouscule une Europe sommée d'apprendre vite.

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Le missile de croisière Flamingo de l'entreprise ukrainienne Fire Point exposé au salon de défense Eurosatory, près de Paris
Le missile de croisière Flamingo de l'ukrainien Fire Point, exposé au salon Eurosatory à Villepinte, au nord de Paris.© AFP / Julien de Rosa

Sur l'écran géant du stand ukrainien Fire Point, une raffinerie en flammes près de Moscou, frappée le matin même par l'un de ses drones, défile en boucle. Autour, le salon Eurosatory, à Villepinte au nord de Paris, aligne chars, blindés et systèmes d'armes des grands noms mondiaux de la défense. Mais cette année, la vedette est ukrainienne : quatre ans après le début de l'invasion russe, Kiev vient moins acheter des armes qu'en vendre — et imposer sa manière de faire la guerre.

Fire Point en est le symbole le plus spectaculaire. Sur son stand, un missile de croisière rose, le Flamingo, trône sous le slogan « Love at first strike » — coup de foudre au premier tir. « Actuellement, nous produisons 300 drones de ce type par jour », affirme à l'AFP Denys Chtilerman, cofondateur de l'entreprise et concepteur de ce missile employé pour frapper la Russie en profondeur. Start-up de 18 salariés en 2023, Fire Point se présente aujourd'hui comme « la plus grande entreprise du monde occidental » dans les drones et les missiles de croisière longue portée.

Son atout n'est pas seulement la quantité, mais la résilience. Si une frappe russe détruit un atelier, les équipes basculent vers d'autres sites ; les engins sont conçus pour être assemblés par du personnel peu qualifié. Visée par une enquête anticorruption et des accusations de favoritisme qu'elle conteste, l'entreprise n'en est pas moins reconnue, par nombre d'industriels interrogés par l'AFP, comme l'un des artisans des frappes en profondeur contre le territoire russe. « C'est tout ce que nous n'avons pas en Europe », reconnaît Charles Beaudouin, commissaire d'Eurosatory.

« Un char vit quatre minutes »

À quelques pas, un petit robot terrestre à six roues, le Ravlyk (« escargot »), paraît dérisoire au pied des chars massifs de KNDS. Son concepteur, Olexiï Severyne, de Unmanned Ukrainian Technologies — qui vient de signer un partenariat avec le géant franco-allemand —, sourit du contraste. « Dans un combat moderne, un char ne vit que quatre minutes, et cela ne changera plus », assène-t-il. Les démonstrations du salon le confirment : le blindé doit désormais être précédé par des drones et protégé contre eux.

Conçu pour avancer même quand la moitié de ses roues est hors d'usage, le Ravlyk ne tient guère plus d'une trentaine de jours au front — une durée de vie assumée. D'autres engins, comme les robots de déminage et de logistique de RoverTech, sont pensés pour « survivre dans la kill zone », ce no man's land où drones et capteurs paralysent les deux camps. « Tant que nos drones n'ont pas nettoyé, le char ne peut pas avancer », résume Borys Droujak, de RoverTech.

L'intelligence artificielle entre dans la boucle

La course se joue aussi dans les airs, à un rythme dicté par l'ennemi. Pour suivre l'accélération des drones Shahed russes, les intercepteurs de Tchakloun (« Magicien ») sont passés de 120 km/h au début de la guerre à des versions à réaction atteignant 450 km/h. Skyfall, lui, a greffé un module d'intelligence artificielle sur son intercepteur vedette. « À 800 mètres, l'IA indique au pilote où se trouve le Shahed avant même qu'il puisse le voir », explique un porte-parole : la machine détecte, suit, et l'opérateur — toujours dans la boucle — appuie sur le bouton. De quoi « réduire la charge mentale et physique du pilote ».

Ces savoir-faire aiguisent l'appétit des grands groupes européens. Skyfall a noué un partenariat stratégique avec Airbus, qui apportera son expertise du commandement et du contrôle, tandis que l'Ukrainien fournira des technologies de drones éprouvées au combat. Le mouvement n'est pas à sens unique : les incursions de drones russes aux frontières de l'Otan ont rappelé aux Européens leur propre retard.

« Un avantage asymétrique »

L'argument ukrainien tient aussi au prix. Spécialisé dans les drones d'attaque, Vyriy revendique des appareils à 16 000 hryvnias — environ 300 euros —, « moins chers que les autres produits du marché ». « Nous sommes dans un conflit qui dure plus longtemps que la Seconde Guerre mondiale ; nous avons développé un avantage asymétrique », face à l'ennemi comme « au sein de notre propre industrie », explique un responsable, qui cherche des coentreprises avec les Européens.

Pour Paris, la leçon dépasse le salon. « Il y a un gros push stratégique de l'Ukraine sur ce salon », observe Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées. La présence de ces industriels prouve, selon elle, qu'il est « possible de tenir bon, de transformer, de réinventer et d'être suffisamment résilient pour devenir l'un des moteurs » de la défense européenne. Sur l'écran de Fire Point, la raffinerie continue de brûler.

L'essentiel

  • À Eurosatory, salon mondial de la défense, l'Ukraine est à l'honneur : ses industriels exposent drones à bas coût, robots terrestres et intercepteurs guidés par intelligence artificielle, éprouvés au front contre la Russie.
  • Fire Point, passée de 18 salariés en 2023 à un producteur majeur de drones et de missiles de croisière, revendique 300 engins par jour et une production « résiliente » face aux frappes russes.
  • Partenariats avec KNDS, Airbus et coentreprises à la clé : la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo voit dans l'Ukraine un « moteur » de la base industrielle de défense européenne.

Thomas Renaud

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