Jane et Alan Kelvey faisaient route vers Cherbourg à bord de leur voilier quand le navire de guerre russe s'est manifesté. D'abord des coups de corne, puis, racontent ces retraités britanniques à la BBC, des « tirs de sommation en l'air ». L'expérience, disent-ils, fut « surréaliste ». La scène s'est déroulée mardi à la mi-journée à une quarantaine de kilomètres au sud de l'île de Wight, juste en dehors des eaux territoriales britanniques.
Le bâtiment russe était la frégate Amiral Grigorovitch. L'incident a aussitôt débordé du cadre maritime pour s'inviter dans la diplomatie : le Premier ministre Keir Starmer dit en avoir parlé avec les dirigeants du G7, réunis le même jour à Évian.
Deux récits, une même mer
Sur le déroulé, Londres et Moscou ne s'accordent pas. Selon le ministère britannique de la Défense, la frégate a tiré des coups de semonce « après des tentatives pour entrer en contact avec un navire britannique » ; ces tirs « n'étaient pas dirigés contre le navire » et « visaient à prévenir une éventuelle collision ». Les plaisanciers, eux, assurent ne pas avoir été « sur une trajectoire de collision ». « Ce n'était pas un incident avant que les coups de feu n'éclatent », résume Jane Kelvey.
Moscou présente une tout autre version. Le voilier se serait approché « dangereusement » ; malgré des fusées éclairantes et des signaux sonores, il aurait poursuivi sa route, conduisant le commandant à « ouvrir le feu préventivement (...) avec des armes de petit calibre » lorsque la distance est passée sous les 150 mètres, selon le ministère russe de la Défense. Le voilier aurait alors « immédiatement » changé de cap.
Le double registre de Starmer
La réaction du chef du gouvernement britannique tient en deux temps. « L'évaluation du ministère de la Défense est qu'il s'agissait d'un navire de guerre à la dérive, et pas de quelque chose de plus inquiétant que ça », a-t-il déclaré à GB News. Avant d'ajouter, dans la même phrase, que « la Russie se montre clairement agressive à travers l'Europe » et que « nous assistons à des attaques soutenues par l'État » russe.
Ce balancement n'a rien d'anodin. Le Royaume-Uni a recensé ces derniers mois plusieurs épisodes liés à la Russie, sur fond de tensions exacerbées avec Moscou depuis le début de la guerre en Ukraine. Lundi encore, deux hommes recrutés via un contact russophone sur la messagerie Telegram ont été condamnés pour des incendies, dont l'un avait visé l'ancien domicile de Keir Starmer en mai 2025 — un dossier qui s'inscrit dans la série d'incidents attribués à Moscou en Europe.
Les autorités britanniques se sont d'ailleurs employées à isoler le cas. Les tirs de semonce constituent un incident « isolé », a insisté le ministère de la Défense, « sans lien » avec l'interception, deux jours plus tôt, d'un pétrolier de la « flotte fantôme » russe par des commandos britanniques, dans la même portion de Manche.
« Imprudent », mais « pas plus inquiétant que ça » : la formule de Keir Starmer dit l'équilibre que cherche Londres, entre prendre au sérieux une menace russe et refuser de la dramatiser.











