Le 14 juin 2026 au petit matin, des commandos des Royal Marines sont descendus en rappel depuis un hélicoptère pour aborder un pétrolier en pleine Manche. Au terme d’une opération de six heures, menée avec l’appui de la France, les forces britanniques ont arraisonné le Smyrtos, un navire chargé de quelque 700 000 barils de brut russe et soupçonné d’appartenir à la « flotte fantôme » que la Russie utilise pour écouler son pétrole malgré les sanctions et financer sa guerre en Ukraine.
Selon des images diffusées par le ministère britannique de la Défense, l’assaut a mobilisé des hélicoptères Chinook, Merlin et Wildcat, la frégate HMS Sutherland et le chasseur de mines HMS Ledbury. À bord, des Royal Marines et des agents de l’Agence nationale contre le crime. Le pétrolier doit être conduit vers un mouillage au large du sud de l’Angleterre et placé sous surveillance.
« Première opération de ce type dirigée par le Royaume-Uni », a souligné le ministre de la Défense, Dan Jarvis, qui dit avoir agi « en étroite coordination avec les Français » : notre « interception porte un coup à la guerre illégale de Poutine ». À Kiev, le président Volodymyr Zelensky s’est dit « reconnaissant » : « Chaque décision de nos partenaires qui prive d’argent la Russie limite aussi la guerre elle-même. »
L’affaire a aussi des suites judiciaires : le capitaine du Smyrtos, l’Indien Ajay Pant, inculpé pour violation des sanctions britanniques, a comparu le 16 juin devant le tribunal de Southampton — à distance depuis un poste de police de Bournemouth — et a été placé en détention provisoire jusqu’à une audience le 16 juillet. Le navire, lui, reste ancré au large de Weymouth.
Qu’est-ce que la « flotte fantôme » russe ?
Derrière l’expression se cache une réalité concrète : de vieux pétroliers à la propriété opaque, souvent immatriculés sous pavillon de complaisance, que Moscou emploie pour vendre son pétrole en contournant les embargos décrétés après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Londres a déjà sanctionné des centaines de ces bâtiments, privés d’accès à ses ports et à ses services. La France, la Belgique, la Finlande et d’autres pays européens ont eux aussi saisi récemment des navires soupçonnés d’en faire partie.
L’opération prolonge le durcissement engagé en mars, lorsque Londres s’est autorisé à monter à bord de ces navires dans ses eaux. Une décision prise après l’assouplissement, par Washington, de ses restrictions sur le pétrole russe, destiné à contenir la flambée des cours née de la guerre contre l’Iran.
Une frégate russe ouvre le feu dans la Manche
La tension monte dans ces eaux. Le 16 juin, la frégate russe Amiral Grigorovitch a tiré des coups de semonce sur un yacht battant pavillon britannique, à une quarantaine de kilomètres au sud de l’île de Wight, juste en dehors des eaux territoriales. Moscou affirme que le voilier s’approchait « dangereusement » et dit avoir « ouvert le feu préventivement » au petit calibre, quand la distance est passée sous les 150 mètres, après des fusées éclairantes et des signaux sonores. Londres, qui a ouvert une enquête, parle d’un incident « isolé » et de tirs visant à « prévenir une éventuelle collision », sans viser le navire ; aucun blessé ni dégât n’a été constaté. Le Premier ministre Keir Starmer — depuis remplacé par Andy Burnham — a jugé l’épisode « imprudent », mais « pas plus inquiétant que ça » : selon l’évaluation britannique, « un navire de guerre à la dérive ». « Cela n’enlève rien au fait que la Russie se montre clairement agressive à travers l’Europe », a-t-il toutefois ajouté. La frégate escortait depuis près de deux mois des pétroliers de la flotte fantôme, sous étroite surveillance de la marine britannique.
La menace d’une « guerre hybride »
Au-delà du pétrole, ces navires sont soupçonnés d’avoir endommagé à plusieurs reprises des câbles sous-marins en mer Baltique. Depuis 2023, une série d’incidents y ont visé des câbles de données et des lignes électriques ; experts militaires et dirigeants européens y voient l’intensification d’une « guerre hybride » russe, dans une région désormais bordée presque entièrement par des membres de l’Otan. Londres prévoit une nouvelle loi pour protéger ces infrastructures — le pays est relié au monde par quelque 64 grands câbles de télécommunications sous-marins.
Signe de la nervosité ambiante, l’ancien ministre de la Défense John Healey, démissionnaire à la mi-juin après avoir reproché à Keir Starmer de ne pas financer assez la défense, révélait en avril que les forces britanniques avaient pisté trois sous-marins russes dans les eaux de l’Atlantique Nord, à proximité de câbles et d’oléoducs sous-marins.











