Entre 700 et 1 500 enfants : pour la première fois, un rapport chiffre l'ampleur des violences commises à Notre-Dame-de-Bétharram, près de Lourdes, et dans les autres établissements de cette congrégation catholique du Sud-Ouest. Dévoilé le samedi 20 juin 2026 par l'Institut Louis Joinet (IFJD) — saisi par la congrégation elle-même, mise en cause —, au terme de plus d'un an d'enquête, le document décrit un « système institutionnel de violences (...) bien rôdé », à l'œuvre « durant des décennies » sur des élèves scolarisés de 1950 à la fin des années 1990.
Ce nombre reste un « ordre de grandeur », tiré de projections statistiques que les auteurs disent « à interpréter avec une extrême prudence ». Il dessine malgré tout une réalité de masse : des violences sexuelles, physiques et psychologiques « systémiques » et « institutionnelles », loin de l'« addition d'actes individuels » souvent avancée. L'identification de trente-sept auteurs, religieux et laïcs, rapproche les faits, selon la commission d'enquête, de « crimes de masse » ; son président, Jean-Pierre Massias, évoque des « violences d'une exceptionnelle gravité », « que l'on peut assimiler à du sadisme et de la torture ». Spécialisé dans la justice transitionnelle, l'IFJD a interrogé près de 140 anciens élèves et acteurs de la congrégation, qui gérait écoles, collèges et lycées en France et en Afrique.
« La peur, la honte et la domination »
Le rapport écarte aussi la thèse d'une « prétendue tolérance de l'époque ». Dans cet établissement privé longtemps prisé pour sa réputation autoritaire et « la valorisation de la dureté », le silence reposait sur des « mécanismes de silenciation » des élèves « fondés sur la peur, la honte et la domination ». Les alertes, « dispersées » et « fragmentées », ont été jugées « peu crédibles » face au prestige de l'institution et à « l'attachement de nombreux anciens élèves ». Les auteurs pointent « une défaillance générale des mécanismes de contrôle », côté Église comme côté État — le constat qui a nourri la loi Bétharram, votée à l'unanimité à l'Assemblée nationale pour resserrer la surveillance des adultes au contact des enfants.
L'affaire avait éclaté en 2023, portée par des témoignages d'anciens élèves publiés en cascade sur Facebook. Parmi les familles ayant eu des enfants scolarisés à Bétharram figure celle de François Bayrou : l'ancien Premier ministre, élu de la région, a été accusé d'avoir eu connaissance d'abus sans intervenir — ce qu'il a toujours nié.
Des centaines de plaintes, mais la prescription
Sur près de 250 plaintes, l'essentiel des faits sont prescrits en raison de leur ancienneté : seuls deux hommes, un laïc et un religieux, ont été mis en examen. La congrégation a versé à ce jour 1,4 million d'euros d'indemnisation à 48 victimes. Pour les autres, l'IFJD préconise « l'organisation d'un tribunal citoyen » et la création « d'un mécanisme de réparation financière ».
La démarche ne fait pas l'unanimité. Le collectif d'anciens élèves à l'origine de l'affaire, qui réunit plus de deux cents victimes, dit n'avoir pas été convié à la publication et s'estime « invisibilisé » et « relégué au second plan ». Réunis à Pau, ses représentants ont dénoncé un rapport « remis par un employé à son employeur » — l'IFJD ayant été mandaté et rémunéré par la congrégation — et réclament la poursuite de l'affaire « dans les prétoires » plutôt qu'un « tribunal citoyen » qu'ils tiennent pour un « vœu pieux ». De son côté, le supérieur général des frères de Bétharram, Gustavo Eduardo Agin, a demandé « pardon à toutes les victimes » et condamné ces faits « avec la plus grande fermeté ».
L'affaire Bétharram « n'est pas une anomalie », préviennent les auteurs : elle « montre que la protection des enfants ne peut reposer sur le courage exceptionnel de quelques lanceurs d'alerte ». Selon la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), 160 000 enfants subissent chaque année des violences sexuelles en France.











