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Cachemire :
les bunkers qui poussent à Poonch, un an après la crise

À 200 mètres du Pakistan, Mohammad Rashid a englouti ses économies dans un bunker de béton armé. Un an après les quatre jours de combats les plus meurtriers des vingt dernières années (plus de 70 morts), les familles de Poonch se protègent elles-mêmes. Reportage AFP à Kasaliyan.

7 min
Silhouette d'un membre des forces de sécurité en contre-jour dans le Cachemire sous administration indienne en décembre 2025
Un membre des forces de sécurité en patrouille au Cachemire sous administration indienne, en décembre 2025. Le dispositif a été renforcé après la crise indo-pakistanaise de mai 2025.© AFP / Nasir Kachroo / NurPhoto
Reportage — 20 avril 2026. D'après le reportage de l'AFP à Poonch (Parvaiz Bukhari, Tauseef Mustafa), complété par les analyses de l'Ifri et les sources encyclopédiques.
L'Essentiel
  • Mohammad Rashid, habitant de Kasaliyan (Inde), a bâti un bunker de béton armé de 30 cm à 200 mètres du Pakistan
  • Attentat de Pahalgam le 22 avril 2025 : 26 personnes hindoues tuées, revendiqué par le Front de résistance (Lashkar-e-Taiba)
  • Nuit du 6 au 7 mai 2025 : opération Sindoor, frappes indiennes sur cibles au Pakistan et au Cachemire pakistanais
  • Quatre jours de combats les plus meurtriers depuis 20 ans, plus de 70 morts, dont 14 civils dans le district de Poonch (AFP)
  • Le Premier ministre Narendra Modi a déclaré les opérations militaires « suspendues » — pas terminées

À 200 mètres du Pakistan.

C'est la distance qui sépare la maison de Mohammad Rashid de la frontière. 40 ans. Père de famille. Habitant de Kasaliyan, petit village du district de Poonch, au Jammu-et-Cachemire sous administration indienne.

Le 7 mai 2025 au matin, il construisait une nouvelle cuisine — fermée, étanche aux serpents, nombreux dans la région. Les premiers obus de mortier pakistanais sont tombés à ce moment-là.

Il a renoncé à sa cuisine. Et englouti toutes ses économies dans un bunker en béton armé, aux murs de plus de trente centimètres d'épaisseur, percé d'une seule minuscule fenêtre.

Mohammad Rashid et le bunker de 30 centimètres de béton armé

La formule est de lui, à l'AFP : « J'ai compris que, plus que des serpents, mes enfants devaient être protégés des obus qui pouvaient venir soudainement de l'autre côté de la frontière. »

Le bunker domestique n'est pas une exception dans la région. Il est en train de devenir la norme.

Les villages qui s'étirent le long des montagnes boisées entre l'Inde et le Pakistan sont dotés de bunkers municipaux. Mais ces abris ne suffisent plus.

Kasaliyan : 2 000 habitants, 40 places en bunker municipal

Le bunker municipal de Kasaliyan peut accueillir une quarantaine de personnes, bien serrées. Le village compte environ 2 000 âmes.

Après les combats, les autorités locales ont ordonné la construction de deux nouveaux abris dans le district de Poonch. Ils sont réservés aux fonctionnaires.

De nombreux résidents ont donc bâti le leur. « Personne ne s'attendait à ce que Poonch soit visé », concède à l'AFP un responsable des forces de sécurité indiennes sous couvert d'anonymat.

Avril-mai 2025 : Pahalgam, Sindoor, quatre jours de combats

La séquence a un point de départ daté.

22 avril 2025. Vingt-six personnes de confession hindoue sont assassinées dans la cité touristique de Pahalgam, au Jammu-et-Cachemire sous administration indienne. Un commando armé. Le Front de résistance, branche du groupe islamiste Lashkar-e-Taiba basé au Pakistan, revendique l'attaque.

New Delhi met en cause la responsabilité d'Islamabad. Le Pakistan nie.

Nuit du 6 au 7 mai 2025. L'Inde déclenche l'opération Sindoor : frappes de missiles contre des cibles au Pakistan et au Cachemire sous administration pakistanaise.

Suivent quatre jours de confrontation majeure : échanges de tirs d'artillerie, tirs de missiles, combats aériens, attaques de drones. Les affrontements les plus meurtriers entre les deux pays depuis vingt ans.

Le bilan : plus de 70 morts, 14 civils à Poonch

Plus de 70 morts au total, dans les deux camps, selon le décompte rapporté par l'AFP.

Dans le seul district de Poonch, quatorze civils indiens ont été tués. Parmi eux, des familles rattrapées par les obus alors qu'elles tentaient de fuir vers des villages de repli.

Urusa et Rameez : deux tombes dans le jardin

Rameez Khan et son épouse Urusa avaient pris cette décision. Se réfugier dans le village familial, à l'abri des combats.

Un obus les a rattrapés en chemin. Leurs jumeaux de 12 ans — une fille et un fils — ont été tués.

Rameez, grièvement blessé, a été hospitalisé immédiatement. Urusa a enterré seule ses deux enfants dans le jardin de la maison.

« Je n'oublierai jamais ni cette rue, ni cet instant », confie-t-elle à l'AFP, en s'étouffant sous les pleurs. « Ils [le gouvernement] ne nous avaient jamais dit avant comment nous protéger des bombardements. »

Jagdish Kaur : « Je suis terrifiée »

Jagdish Kaur, septuagénaire, a perdu un fils dans les bombardements qui ont visé sa maison. Elle n'a jamais retrouvé toute son audition.

« Aujourd'hui, je vacille chaque fois que j'entends un bruit aigu », dit-elle à l'AFP. « Je suis terrifiée. »

Mohammad Aslam : 1 000 euros pour un toit perforé

Mohammad Aslam, 67 ans, venait à peine de quitter son domicile lorsqu'un obus l'a touché.

Le gouvernement lui a accordé 100 000 roupies — environ 1 000 euros — pour entamer la reconstruction. Il n'a encore rien fait.

« L'indemnité n'est pas suffisante pour couvrir la réparation de tous les dégâts », explique-t-il à l'AFP en pointant son toit perforé par les éclats d'obus. « J'ai préféré mettre tout l'argent de côté au cas où ça recommencerait. »

« Suspendues » : le mot de Modi

Un cessez-le-feu a été obtenu au terme des quatre jours de combats. Le Premier ministre indien Narendra Modi a précisé publiquement, juste après : les opérations militaires ne sont pas terminées. Elles sont « suspendues ».

Le mot a été entendu dans les villages frontaliers.

« Nous redoutons que ça recommence », confie Mohammad Majid, commerçant de 40 ans à Kasaliyan, « comme ceux qui vivent en bord de mer craignent toujours un possible tsunami. »

Cachemire : 78 ans de ligne de tension (1947-2026)

La région du Cachemire a été partitionnée entre l'Inde et le Pakistan à l'indépendance des deux pays en 1947. Les deux États en revendiquent l'entière souveraineté.

Depuis cette date, trois guerres entre les deux pays ont porté partiellement sur la région.

  • 1947-1948 : première guerre indo-pakistanaise, immédiatement après la partition.
  • 1965 : deuxième guerre, déclenchée par l'opération pakistanaise Gibraltar.
  • 1971 : troisième guerre, issue de la sécession du Bangladesh.

À ces conflits majeurs s'ajoutent l'opération Kargil en 1999, des affrontements transfrontaliers sporadiques et des violences menées par des groupes armés. La région du Cachemire reste l'une des plus militarisées au monde.

Les deux pays sont dotés de l'arme nucléaire depuis les essais de 1998. Cette dissuasion a longtemps limité l'escalade militaire directe. Elle ne l'a pas empêchée en mai 2025.

Ce qui se joue pour la suite

Trois questions restent ouvertes un an après la crise.

  • L'opération Sindoor est-elle définitivement close, ou pourrait-elle reprendre à la faveur d'un nouvel incident ?
  • Les indemnités versées aux civils endeuillés ou blessés seront-elles complétées ?
  • Les canaux de dialogue entre New Delhi et Islamabad, historiquement fragiles, reprendront-ils par un biais diplomatique tiers ?

À Kasaliyan, la réponse immédiate prend la forme d'un chantier de béton armé. Un toit, une seule fenêtre, trente centimètres d'épaisseur. La conversation géopolitique continue ailleurs. Les bunkers, eux, restent.

Ressources

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Sources : AFP — reportage de Parvaiz Bukhari à Poonch, 20 avril 2026 (photos Tauseef Mustafa) · Ifri — Briefing crise indo-pakistanaise 2025 · Wikipédia — Crise indo-pakistanaise 2025 · Wikipédia — Frappes indo-pakistanaises 2025 · Franceinfo — Dossier Inde

L'essentiel

  • Mohammad Rashid, habitant de Kasaliyan (Inde), a bâti un bunker de béton armé de 30 cm à 200 mètres du Pakistan
  • Attentat de Pahalgam le 22 avril 2025 : 26 hindous tués, revendiqué par le Front de résistance (Lashkar-e-Taiba)
  • Nuit du 6 au 7 mai 2025 : opération Sindoor, frappes indiennes sur cibles au Pakistan et au Cachemire pakistanais
  • Quatre jours de combats les plus meurtriers depuis 20 ans, plus de 70 morts dont 14 civils à Poonch (AFP)
  • Le Premier ministre Narendra Modi a déclaré les opérations militaires « suspendues » — pas terminées

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la crise indo-pakistanaise de 2025 ?
La crise a été déclenchée le 22 avril 2025 par un attentat dans la cité touristique de Pahalgam, au Jammu-et-Cachemire sous administration indienne : 26 personnes de confession hindoue ont été tuées par un commando armé, selon l'AFP. Le Front de résistance, branche du groupe islamiste Lashkar-e-Taiba basé au Pakistan, a revendiqué l'attaque. New Delhi a accusé Islamabad, qui a nié. Deux semaines plus tard, l'Inde a lancé dans la nuit du 6 au 7 mai 2025 l'opération Sindoor : frappes de missiles contre des cibles au Pakistan et au Cachemire sous administration pakistanaise. Quatre jours de combats ont suivi — les plus meurtriers des vingt dernières années entre les deux pays, avec plus de 70 morts dans les deux camps (AFP).
Pourquoi les habitants de Poonch construisent-ils leurs propres bunkers ?
Le district de Poonch, en Jammu-et-Cachemire indien, a été particulièrement exposé aux tirs d'artillerie transfrontaliers : quatorze civils indiens y ont été tués pendant les quatre jours de combats. Les villages comme Kasaliyan disposent d'un bunker municipal, mais celui-ci ne peut accueillir que 40 personnes environ, pour une population d'environ 2 000 âmes. Après le cessez-le-feu, les autorités locales ont ordonné la construction de deux nouveaux abris dans le district, réservés aux fonctionnaires. De nombreux résidents ont donc bâti le leur : Mohammad Rashid, par exemple, a englouti ses économies dans un bunker en béton armé aux murs de plus de 30 centimètres d'épaisseur, percé d'une seule minuscule fenêtre.
Quel a été le bilan humain à Poonch ?
Selon l'AFP, quatorze civils indiens ont été tués dans le seul district de Poonch durant les quatre jours de combats de mai 2025. Parmi les victimes documentées dans le reportage AFP d'avril 2026 : les jumeaux de 12 ans de Rameez et Urusa Khan, tués par un obus alors que la famille fuyait vers un village de repli ; le fils de Jagdish Kaur, septuagénaire qui a également perdu une grande partie de son audition dans les bombardements. Mohammad Aslam, 67 ans, a survécu de peu après qu'un obus a touché son domicile ; il a reçu une indemnité gouvernementale de 100 000 roupies (environ 1 000 euros), insuffisante pour les réparations selon lui.
La crise est-elle vraiment terminée ?
Juridiquement, un cessez-le-feu a été obtenu après quatre jours de combats. Politiquement, le Premier ministre indien Narendra Modi a déclaré publiquement que les opérations militaires étaient « suspendues », pas terminées. Les habitants des villages frontaliers restent dans une posture de vigilance durable. Mohammad Majid, commerçant de Kasaliyan cité par l'AFP, compare : « Nous redoutons que ça recommence, comme ceux qui vivent en bord de mer craignent toujours un possible tsunami. » Les bunkers privés construits ne sont pas démontés.
Pourquoi le Cachemire est-il un point de friction permanent ?
La région du Cachemire, à majorité musulmane, a été partitionnée entre l'Inde et le Pakistan à l'indépendance des deux pays en 1947. Les deux États en revendiquent l'entière souveraineté. Depuis cette date, trois guerres ont opposé les deux pays (1947-48, 1965, 1971), ainsi qu'un conflit limité en 1999 (Kargil). Les affrontements transfrontaliers sporadiques et les violences menées par des groupes armés se sont succédé pendant sept décennies. Les deux pays sont dotés de l'arme nucléaire, ce qui a longtemps limité l'escalade militaire — sans l'empêcher.

Antoine Lefebvre

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