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Léon XIV au Cameroun :
face à Biya, le pape entre dans la zone de guerre

Léon XIV est arrivé à Yaoundé mercredi 15 avril. Il a rencontré Paul Biya, 93 ans, au palais présidentiel. Demain, il se rend à Bamenda, épicentre d’un conflit qui a fait 6 000 morts. Les séparatistes ont déposé les armes le temps de la visite.

8 min
Des femmes camerounaises en tenues traditionnelles applaudissent l arrivée du pape Léon XIV à Yaoundé, le 15 avril 2026
Bamenda attend le pape. La région anglophone du Nord-Ouest est en guerre depuis 2016© AFP / Daniel Beloumou Olomo
Mise à jour — 15 avril 2026, 14h00. Léon XIV est arrivé à Yaoundé. Il a été reçu par Paul Biya au palais présidentiel. Demain jeudi 16 avril, il se rend à Bamenda — zone de conflit anglophone. La Garde suisse est déjà sur place.
L’Essentiel
  • Léon XIV est arrivé au Cameroun le 15 avril — Yaoundé, Bamenda (16 avril), Douala (17 avril)
  • Rencontre avec Paul Biya, 93 ans, au palais présidentiel de Yaoundé
  • Jeudi : étape Bamenda, épicentre du conflit anglophone (6 000 morts, 330 000 déplacés)
  • Cessation des hostilités annoncée par des groupes séparatistes pour la durée de la visite
  • Le clergé camerounais divisé : signe de paix ou caution du régime ?

Sur les panneaux de Yaoundé, le pape et Paul Biya posent côte à côte. « Bienvenue au Cameroun, terre d’espoir. » Les affiches sont bilingues, français et anglais. Le pays l’est aussi. C’est le problème.

Léon XIV est arrivé mercredi 15 avril à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen pour la deuxième étape de sa première tournée africaine, après l’Algérie. Quatre jours. Trois villes. Et une escale que personne, au Vatican comme à Yaoundé, ne présente comme anodine : Bamenda, capitale de la région du Nord-Ouest, épicentre d’un conflit armé qui dure depuis près de dix ans.

Au palais présidentiel, le chef de l’Église catholique a rencontré Paul Biya, 93 ans, doyen d’âge des présidents dans le monde et au pouvoir depuis 43 ans. La devise choisie par le Vatican pour cette étape — « En celui qui est un, soyons un » — résonne différemment dans un pays fracturé par la langue, la guerre et la contestation électorale.

6 000 morts, 330 000 déplacés

Fin 2016, des enseignants et des avocats des régions anglophones ont manifesté contre la mainmise du pouvoir francophone sur leurs systèmes éducatif et juridique. Vingt pour cent de la population camerounaise vit dans ces deux régions, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, héritées de l’ancien mandat britannique. Le président Paul Biya a fait réprimer les manifestations. De la répression est né un conflit armé.

En octobre 2017, des séparatistes ont proclamé la « République d’Ambazonie ». Depuis, l’armée camerounaise affronte des dizaines de groupes armés. Les civils, pris en étau, sont devenus la cible des deux camps : enlèvements contre rançon, taxes forcées sur chaque foyer, assassinats. Au moins 6 000 personnes ont été tuées depuis 2016, selon l’ONU. Plus de 330 000 sont déplacées à l’intérieur du pays, plus de 100 000 autres réfugiées au Nigeria.

Giovanni Mbuna, 36 ans, responsable du centre pour la jeunesse du diocèse de Bamenda, a été enlevé en novembre 2023. Six hommes ont encerclé son véhicule. Il a été détenu et torturé pendant trois jours. Ses geôliers ont demandé 4 millions de francs CFA — environ 6 000 euros. Il a dû solliciter sa famille et vendre sa voiture pour payer. « Au moment où le pape foulera la terre de Bamenda, nous voulons la paix, tous les meurtres et les enlèvements doivent cesser », dit-il à l’AFP.

Dook Bisanga, vendeuse de poisson séché au marché central de Bamenda, a fui son village en 2016 après que des militaires ont ravagé sa maison. Elle n’y est jamais retournée. « Nous sommes vraiment entre les deux », dit-elle.

En janvier 2026, une attaque séparatiste dans le village de Guidado a causé la mort de 14 personnes, dont sept enfants âgés de 2 à 11 ans et six femmes. En novembre 2025, l’archevêque auxiliaire de Bamenda John Berinyuy Tatah et cinq prêtres ont été enlevés et séquestrés pendant deux semaines. Les combattants leur ont dit avoir prêté serment de « lutter pour la liberté des Camerounais anglophones » jusqu’au bout.

Des femmes camerounaises devant un portrait du pape Léon XIV à Bamenda, avril 2026
Bamenda, région du Nord-Ouest. Demain jeudi 16 avril, le pape se rend au cœur du conflit anglophone. La Garde suisse est déjà sur place. — AFP

Bamenda : le pape entre dans la zone de guerre

Mercredi 15 avril, Léon XIV a atterri à Yaoundé. Il a rencontré Paul Biya au palais présidentiel, visité l’hôpital catholique Saint-Paul, et s’est adressé aux étudiants de l’université catholique d’Afrique centrale.

Jeudi 16 avril, il se rend à Bamenda. Une rencontre pour la paix est prévue à la cathédrale métropolitaine Saint-Joseph de Mankon, en présence d’une famille déplacée, du chef traditionnel des Mankon, d’une religieuse, d’un imam et de responsables d’autres Églises. La Garde suisse pontificale est déjà déployée dans la ville.

Vendredi 17 avril, cap sur Douala, la capitale économique. Messe au Japoma Stadium. Samedi 18, messe à l’aéroport de Yaoundé avant le départ pour l’Angola.

Des groupes séparatistes ont annoncé une cessation des hostilités pour la durée de la visite, selon Vatican News. Le groupe Unity Warriors of Ambazonia a expliqué à l’AFP attendre du pape qu’il presse le gouvernement de relancer des négociations « où les racines du conflit pourraient être discutées ».

Andrew Fuanya Nkea, archevêque de Bamenda et président de la conférence épiscopale du Cameroun, est réputé proche de Léon XIV. « C’est la première fois depuis le début du conflit que tout le monde parle le même langage : tout le monde souhaite la bienvenue au Saint-Père », dit-il à l’AFP. « Il est possible que le président Biya et le pape discutent de la crise, et que le pape fasse quelques suggestions. »

43 ans de pouvoir, et des affiches pour deux

Un panneau géant montrant le pape Léon XIV et le président Paul Biya côte à côte dans une rue de Yaoundé, 13 avril 2026
Bienvenue au Cameroun, terre d’espoir. Le pape et Paul Biya côte à côte sur les panneaux de Yaoundé, 13 avril 2026. — Daniel Beloumou Olomo / AFP

Paul Biya dirige le Cameroun depuis 1982. Il a 93 ans. Son huitième mandat, obtenu en octobre 2025 avec 53,66 % des voix, a été suivi de manifestations réprimées dans plusieurs grandes villes. Le gouvernement a reconnu « plusieurs dizaines » de morts sans fournir de bilan exact.

Le 4 avril 2026, le Parlement a approuvé la création d’un poste de vice-président, nommé par le chef de l’État — pas élu. Maurice Kamto, figure de l’opposition, a dénoncé un « coup d’État institutionnel et constitutionnel ». Mi-mars, les présidents des deux chambres du Parlement ont été remplacés : 92 et 86 ans cèdent la place à 64 et 66 ans. Les institutions se recomposent.

Sur les affiches qui ont fleuri dans les grandes villes, Biya et le pape apparaissent côte à côte. La communauté catholique camerounaise n’a pas attendu pour réagir.

Un clergé divisé

« Léon XIV refuse les invitations de Trump à cause de sa politique mais accepte celle de Biya… qui tue pour rester au pouvoir. » Le prêtre jésuite Ludovic Lado, influent au Cameroun, avait publié ces mots sur Facebook en novembre. Il a envoyé une lettre au Vatican pour faire part de ses réserves. Il a reçu l’ordre de ne plus s’exprimer sur le sujet.

Jean-Baptiste Homsi, fidèle catholique et figure de l’opposition, a pris un chemin différent. Dans une lettre ouverte au pape, il reconnaît que la visite pourrait être perçue comme « une caution donnée au régime dictatorial » et « une validation du vol électoral ». Il soutient quand même la venue : c’est l’occasion pour le pape de parler « à ces pécheurs qui empestent et détruisent la vie de millions de Camerounais ».

Samuel Kleda, archevêque de Douala et voix critique du pouvoir, a évoqué lors d’une conférence de presse le sort des personnes emprisonnées après la crise post-électorale, dont certaines « n’ont pas été jugées ». En décembre 2024, il avait jugé la candidature de Biya à un huitième mandat « pas réaliste ». L’évêque de Yagoua était allé plus loin, affirmant préférer voir « le diable » à la tête du pays plutôt que Biya.

« Il y a toujours, dans une démocratie, même en Église, des grands débats », tempère Jean Mbarga, archevêque de Yaoundé, réputé proche du pouvoir.

Plus d’un tiers des 30 millions de Camerounais sont catholiques. Les évêques commentent l’actualité politique dans leurs sermons. Ils prennent position. Ce n’est pas un pays où l’Église se tait.

Après l’Algérie, avant Bamenda

Léon XIV arrive au Cameroun après une étape algérienne de deux jours marquée par un double attentat-suicide à Blida le 13 avril, une homélie à la basilique Saint-Augustin d’Annaba, et un bras de fer avec Donald Trump sur la guerre en Iran. Le premier pape américain ne voyage pas dans un monde en paix.

Au Cameroun, la sécurité est le sujet latent. Les séparatistes ont déposé les armes le temps de la visite. Personne ne sait ce qui se passera après.

L’avocat Joseph Awah Fru, qui défend les dix leaders séparatistes condamnés à la prison à vie en 2019 — jugement cassé par la Cour suprême en mars 2026 —, pose la question que beaucoup se posent à Bamenda : « Avant de parler de paix ou de réconciliation, il faut résoudre les causes de ce conflit : la décolonisation inachevée du Cameroun occidental, la marginalisation, l’éradication identitaire et la tentative d’assimilation. »

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Sources : AFP, Vatican News, Zenit, Koaci.

L'essentiel

  • Léon XIV est arrivé au Cameroun le 15 avril — Yaoundé, puis Bamenda (16 avril) et Douala (17 avril)
  • Il a rencontré Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis 43 ans, au palais présidentiel de Yaoundé
  • Jeudi 16 avril : étape à Bamenda, épicentre du conflit séparatiste anglophone (6 000 morts depuis 2016, 330 000 déplacés)
  • Des groupes séparatistes ont annoncé une cessation des hostilités pour la durée de la visite
  • Une partie du clergé camerounais craint que la visite ne serve de caution au régime Biya

Questions fréquentes

Pourquoi le pape se rend-il à Bamenda ?
Bamenda est la capitale de la région du Nord-Ouest, épicentre du conflit séparatiste anglophone qui a fait au moins 6 000 morts depuis 2016. L'archevêque de Bamenda, réputé proche du pape, espère une médiation. Des groupes armés ont annoncé une cessation des hostilités pour la durée de la visite.
Quelle est la crise anglophone au Cameroun ?
Depuis 2016, les deux régions anglophones (20 % de la population) affrontent le pouvoir francophone. La répression de manifestations pacifiques a dégénéré en conflit armé. Des séparatistes ont proclamé la République d'Ambazonie en 2017. L'ONU compte 6 000 morts, 330 000 déplacés internes et 100 000 réfugiés au Nigeria.

Antoine Lefebvre

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