- Lavrov à Pékin (15 avril) : la Russie offre de « compenser » le déficit énergétique chinois
- L’Iran exportait 80 % de son brut vers la Chine (1,38 Mbpd). Le blocus coupe ce flux
- Recettes pétrolières russes : doublées de février à mars (9,7 → 19 Mds $, AIE)
- Power of Siberia 2 signé : jusqu’à 50 Mds m³/an de gaz. Construction : 10 ans
- Poutine en Chine confirmé. Trump attendu mi-mai. Xi reçoit les deux rivaux
1,38 million de barils par jour. C’est ce que l’Iran envoyait à la Chine avant la guerre — 80 % de ses exportations de brut. Ce flux est désormais coupé par le double blocus. Le 15 avril à Pékin, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a offert de combler le vide. Derrière l’offre diplomatique, un basculement énergétique mondial que la guerre accélère mais n’a pas créé.
L’offre de Lavrov : combler le vide iranien
« La Russie peut sans aucun doute compenser le déficit de ressources qui est apparu, aussi bien pour la République populaire de Chine que pour tous les pays désireux de travailler avec nous d’une manière équitable et mutuellement bénéfique. » La déclaration de Lavrov, citée par les agences de presse russes, est calibrée. Elle ne mentionne pas l’Iran. Elle ne critique pas le blocus américain. Elle offre un service.
Reçu par Xi Jinping, Lavrov a confirmé une visite en Chine du président Vladimir Poutine au cours du premier semestre 2026. Le président chinois pourrait donc recevoir successivement Trump — annoncé mi-mai — et Poutine dans les prochaines semaines. La Chine au centre, les deux rivaux qui défilent.
Xi a répondu par un cadrage stratégique. « Confrontées à des changements sans précédent depuis un siècle, la Chine et la Russie doivent renforcer leur coopération stratégique afin de sauvegarder fermement leurs intérêts légitimes », a-t-il déclaré selon les médias d’État. « Elles doivent tirer pleinement parti de leurs atouts de voisinage et de complémentarité. »
Lavrov a assuré que les relations Russie-Chine « demeurent inébranlables face à toutes les tempêtes ».
Les chiffres : ce que la Chine perd, ce que la Russie gagne
Avant la guerre, plus de la moitié des importations chinoises de brut transporté par voie maritime provenait du Moyen-Orient et transitait majoritairement par le détroit d’Ormuz, selon la société d’analyse Kpler. L’Iran à lui seul représentait 13,4 % de toutes les importations chinoises de brut en 2024 — 1,38 million de barils par jour en moyenne.
Ce flux est aujourd’hui coupé. Le blocus iranien d’Ormuz depuis le 28 février, puis le blocus américain des ports iraniens depuis le 14 avril, ont fermé les deux voies d’accès. La Chine amortit le choc grâce à ses stocks stratégiques et à la diversification de ses sources, selon les analystes. Mais la donne changera si le conflit dure.
Côté russe, les chiffres sont spectaculaires. L’Agence internationale de l’énergie note que la Russie a doublé ses recettes d’exportation de brut entre février et mars 2026, passant de 9,7 milliards à 19 milliards de dollars. L’envolée des cours — le Brent a dépassé les 100 dollars — combinée à la hausse des volumes exportés profite directement à Moscou.
Les approvisionnements russes vers la Chine ont déjà presque doublé par rapport à la même période en 2025, atteignant 2,07 millions de barils par jour. La Russie remplace ce que l’Iran ne peut plus livrer.
| Flux | Avant-guerre | Avril 2026 |
|---|---|---|
| Iran → Chine | 1,38 Mbpd | Quasi nul (blocus) |
| Russie → Chine | ~1,1 Mbpd | 2,07 Mbpd |
| Recettes pétrolières russes | 9,7 Mds $/mois (fév.) | 19 Mds $/mois (mars) |
Sources : Kpler, AIE (rapport avril 2026)
Power of Siberia : l’infrastructure qui précède la guerre
Le rapprochement énergétique Russie-Chine n’est pas né de la guerre en Iran. Il s’accélère depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, quand Moscou a perdu l’Europe comme client gazier et s’est tournée vers l’Asie.
Le gazoduc Power of Siberia 1, opérationnel depuis 2019, achemine du gaz de Sibérie orientale vers le nord-est de la Chine. Sa capacité annuelle a été relevée de 38 à 44 milliards de m³ par un accord signé en septembre 2025.
Power of Siberia 2 est le projet le plus ambitieux. Signé également en septembre 2025, il reliera les champs gaziers arctiques de la péninsule de Iamal au nord de la Chine, via la Mongolie. Capacité : jusqu’à 50 milliards de m³ par an. Alexeï Miller, patron de Gazprom, l’a qualifié d’accord « juridiquement contraignant ».
Un bémol : la construction prendra jusqu’à dix ans, selon le Center on Global Energy Policy de Columbia. Le prix du gaz n’est pas encore fixé. La Chine n’a pas accepté de s’engager sur les volumes maximaux. Pékin négocie en position de force — c’est la Russie qui a besoin d’un acheteur, pas l’inverse.
Des intérêts qui divergent
L’alliance énergétique n’est pas une évidence. Ja Ian Chong, professeur à l’Université nationale de Singapour, pointe une divergence fondamentale. « La flambée des prix de l’énergie et la levée temporaire des sanctions sur le pétrole et le gaz russes profitent à l’économie et à l’appareil militaire russes, alimentant ainsi son agression en Ukraine », observe-t-il. « Mais côté chinois, cette hausse, conjuguée aux perturbations des approvisionnements en engrais, en hélium et en aluminium, pèse sur l’économie. »
La Chine paie plus cher son énergie pour que la Russie finance sa guerre. C’est le paradoxe central de cette alliance de circonstance.
Pékin le sait. La Chine n’a offert qu’un soutien mesuré à l’Iran, soucieuse de ne pas s’aliéner les pays du Golfe avec lesquels elle a renforcé ses relations durant la dernière décennie. Xi a reçu le prince héritier d’Abou Dhabi le même jour que Lavrov — un signal d’équilibre. La Chine ne veut pas choisir. Elle veut négocier avec tous.
Ce que la guerre construit
Même si le cessez-le-feu tient, même si Ormuz rouvre, le basculement en cours laissera des traces. La Russie a démontré qu’elle pouvait augmenter rapidement ses livraisons à la Chine. Les infrastructures de pipeline sont en construction. Les routes maritimes nord sont opérationnelles.
Pour l’Europe, la conséquence est double. Le pétrole russe qui part vers la Chine ne revient pas vers le continent — même si les sanctions sont levées. Et la chimie européenne, déjà frappée par la perte du gaz russe après 2022, subit un deuxième choc avec la fermeture d’Ormuz.
L’analyse du CSIS (Center for Strategic and International Studies) est sans ambigüïté : Power of Siberia 2 « pourrait remodeler l’énergie mondiale ». Si les deux pipelines fonctionnent à pleine capacité, la Russie deviendrait le premier fournisseur de gaz de la Chine, devant le Qatar et l’Australie.
La guerre en Iran n’a pas créé l’axe Moscou-Pékin. Elle l’a rendu irréversible.
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Sources : AFP (bureau Pékin), Kpler, AIE — Rapport mensuel avril 2026, CSIS — Power of Siberia 2, Columbia CGEP — Future of Power of Siberia 2.











